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La parole de Rachid Bouali
Cité Babel au Théâtre de La Couronne le 29 février à 20h30.
Avec Cité Babel, Rachid Bouali se raconte et raconte Hem, la cité du Nord, celle de son enfance. Loin des clichés sur les banlieues, il évoque des souvenirs riches en anecdotes, en légendes, en personnages héroïques et choisit de partager ce moment avec le public. Né à Roubaix de parents kabyles, Rachid a toujours attaché beaucoup d’importance aux contes traditionnels de son enfance, à ces histoires exotiques et fantastiques. Comédien professionnel depuis 1988 dans plusieurs compagnies (Hem, Caen, Lille...), il est admis en 1993 à l’École Lecoq de Paris, dans laquelle il étudie diverses techniques théâtrales : clown, masque, burlesque, pantomime, chœur tragique, mélodrame, conte... Son premier conte, Contes à Cachichi, a été créé en 1996 en collaboration avec son frère percussionniste Nouredine. Après la création d’un spectacle intitulé Les Gens d’Hem, avec la complicité de Didier Kowarsky, Rachid enchaîne les projets : créations de Chicane !, Minotaures et participation au téléfilm Jusqu’au bout. Son nouveau spectacle, Cité Babel, renoue avec le conte.
Ce nouveau spectacle est-il la suite de celui que vous aviez intitulé Les Gens d’Hem en 1996 ?
Rachid Bouali. En fait, Les Gens d’Hem n’était pas un spectacle, c’était une sorte de collecte de témoignages. Et donc, j’avais ce projet de récolter la parole des habitants de la cité d’Hem, ma ville natale. L’aboutissement, c’était un petit livre intitulé Les Gens d’Hem. Par contre, il est vrai que Cité Babel est un peu la suite de ce travail-là, mais c’est plus basé sur mes souvenirs de gamin de la cité ouvrière où j’ai vécu.
Doit-on considérer Cité Babel comme un conte ou plutôt comme une pièce de théâtre ?
Rachid Bouali. Moi, je n’ai pas appelé ça « un conte », j’ai appelé ça « un récit », parce qu’un conte, pour moi qui suis conteur, c’est très connoté « traditionnel ». On pense aux contes des frères Grimm, aux contes de Charles Perrault, etc. Dans le cas de Cité Babel, on peut dire qu’il s’agit d’un récit de vies.
Qu’est-ce qui (ou qui) vous a donné envie de devenir conteur ? Je crois savoir que c’est une tradition familiale, une sorte d’héritage...
Rachid Bouali. On peut dire ça, oui. C’est vrai qu’il y a une sorte d’héritage, mais également des rencontres avec d’autres conteurs. C’était un prétexte pour commencer à raconter des histoires.
Pouvez-vous nous parler des personnages de Cité Babel ? Sont-ils tous réels et n’avez-vous pas grossi leurs traits de personnalité pour les rendre encore plus extraordinaires ?
Rachid Bouali. Les personnages sont tous réels. J’ai grossi certains traits des anecdotes et des histoires que je raconte, mais pas ceux des personnages. C’est-à-dire que – étant conteur, fabulateur – j’aime bien partir du réel vers l’imaginaire afin d’emmener mes histoires sur scène. Les trois quarts des choses que je raconte se sont vraiment passées ; mais je ne me suis pas pris au jeu de la retranscription précise du réel, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est de me souvenir des histoires les plus extravagantes et d’en faire quelque chose sur scène. Alors, les personnages existent à 100 %, j’ai juste changé les noms pour ne pas heurter leur pudeur. Et d’ailleurs, ils sont tous venus voir le spectacle. Pour les histoires... elles ont toutes eu lieu, mais j’en ai emmené certaines un peu plus loin dans le fantastique ou le merveilleux.
De quelle façon travaillez-vous pour un spectacle aussi personnel (création, répétitions...) ?
Rachid Bouali. Pour la mise en scène de Cité Babel j’ai fait appel à quelqu’un que je connais très bien, qui s’appelle Stéphane Verrue. Il m’a aidé à mettre en scène le spectacle, bien sûr, mais il a aussi compté dans l’écriture, dans le sens où l’on a besoin de quelqu’un d’extérieur quand on raconte quelque chose de très personnel comme c’est le cas ici ; pour peut-être de temps en temps dire : « tu parles de ça, mais tu peux aller plus loin dans l’écriture », ou alors : « c’est intéressant ce que tu dis, c’est dommage que ce soit si court...» La personne extérieure met le doigt sur des choses qui ont une importance dont je ne suis pas toujours conscient.
Vous déclarez aimer vous adresser à tout le monde, à un public éclectique, varié. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Rachid Bouali. Dans ces histoires de vies, comme dans les contes traditionnels, d’autant plus dans un récit assez contemporain (qui se passe dans les années 80) je donne un caractère universel à mes mots. Ça sonne universel et chacun s’y identifie un peu. Je fais plein de spectacles en campagne et tout le monde s’y reconnaît même si je raconte la banlieue. À partir de ce moment-là, on arrive à « humaniser » pour pouvoir sortir des clichés sur les cités, sur une certaine tranche immigrée de la population, sur tous ces mots préfabriqués (sous cellophane) et véhiculés par les médias, qui fonctionnent ainsi surtout par souci de rentabilité, parce qu’ils ont besoin d’aller vite.
Vous êtes un conteur qui sait aussi devenir acteur au théâtre, quelles sont vos expériences en tant que comédien ?
Rachid Bouali. J’ai monté pas mal de spectacles avec des compagnies de théâtre et je continue toujours, que ce soit des créations contemporaines ou du théâtre classique comme Le Bourgeois Gentilhomme, comme Le Cid, ou de la Commedia dell’arte... Sinon, j’ai fait un peu l’acteur à la télévision, dans des téléfilms, des choses comme ça quoi...
Vous avez joué dans un téléfilm pour la télévision intitulé Jusqu’au bout. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? Auriez-vous envie de recommencer si l’occasion se présentait ?
Rachid Bouali. Si l’occasion se présente, oui avec plaisir, mais seulement s’il y a un véritable projet derrière. Pour Jusqu’au bout, il y avait vraiment un projet. Le réalisateur, Maurice Failevic, est quelqu’un de très engagé, il y avait une histoire derrière, des gens, une sensibilité, des ouvriers... il y avait vraiment tout pour me plaire. Il faut dire qu’en ce moment, presque 70 % des téléfilms sont à jeter à la poubelle, c’est mon avis en tout cas. Je vois des trucs sans scénario, sans grand intérêt, avec des gens bien dans leur quotidien et des dialogues du genre : « Passe-moi le sel » ; « Ça va ? - Ouais, je roule en voiture, j’ai crevé un pneu ce matin. » Bref, des séries qui n’apportent absolument rien. C’est pour ça que j’ai accepté de jouer dans un téléfilm qui, pour une fois, sort de la moyenne et raconte une vraie histoire. À un moment donné, je m’étais pris au jeu de passer des castings, mais j’ai très vite arrêté, ça ne m’intéresse pas, car neuf rôles sur dix consistent uniquement à faire de « l’alimentaire » comme on dit. Je préfère de loin les vraies rencontres.
Vous faites le portrait plutôt pointu de certains personnages dans Cité Babel. Est-ce un gros travail d’observation ou bien est-ce quelque chose de naturel pour vous ?
Rachid Bouali. Disons que je vais avoir une aisance à faire ce genre de spectacle parce que je suis en même temps conteur et comédien. Grâce à ce double rôle, j’ai la facilité de l’art de l’esquisse. Je vais faire des croquis sur scène, passer très vite d’un personnage à l’autre sans m’attarder dessus mais que le public puisse juste voir de quoi il s’agit, toujours en gardant cette position de conteur qui demande une liberté en fait. On est avec les gens, on parle, et puis d’un coup on devient un personnage, mais pas pour longtemps. On revient très vite à cette position de conteur – et j’y tiens beaucoup à cette position dans ce spectacle – pour toujours être en interaction avec le public. Ça ne veut pas dire que je fais des improvisations ou que je pose des questions aux gens dans la salle, mais je leur parle et ils le savent.
Était-ce aussi votre intention de faire de ce conte moderne un one-man show humoristique ?
Rachid Bouali. Ma seule intention, c’était de raconter les gens que je connaissais et avec qui j’ai passé une grande partie de ma vie. Après, effectivement, il se trouve qu’il y a des passages qui font rire. Mais c’est comme la vie, il y a des scènes qui nous font rire et d’autres qui nous émeuvent. Le spectacle est né comme ça. Le fait que je sois seul sur scène, le côté solo, n’a rien en commun avec le travail d’un humoriste, qui, lui, se doit d’être drôle durant tout son spectacle. Avec Cité Babel, c’est différent. J’aime bien que dans mes créations on puisse rire un peu mais aussi être ému, et pourquoi pas scandalisé, un peu comme dans la vie.
Avez-vous déjà d’autres projets en préparation ?
Rachid Bouali. Alors, en ce moment, je suis en train d’écrire ce qui pourrait être la suite de Cité Babel, en tout cas qui est dans la même lignée et qui s’appellerait Un jour j’irai à Vancouver (le titre n’est pas encore officiel). C’est du même gabarit, je raconte l’arrêt de bus et les gamins qui squattaient devant. L’un d’entre eux, Vincent, répétait toujours la même phrase : « J’veux pas moisir ici, j’veux partir à Vancouver. » Je trouvais ça super symbolique et je raconte aussi toute les démarches d’un animateur socio-culturel qui nous a fait découvrir le théâtre ; comment, du jour au lendemain, on s’est frotté aux grands auteurs et comment on devient ainsi comédien, on tourne dans toutes les villes de France, et tout ça grâce à ce travail embryonnaire commencé par l’animateur du quartier.
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