Portrait : Fabrice Luchini
Il y a des hommes que l’on aimerait croiser le matin au coin du zinc, un café à la main, ils nous parleraient de Nietzche en entrecoupant le tout de citations de Barthes. En quittant le troquet pour se rendre au travail, on aurait le vague sentiment, durant ne serait-ce qu’une demi-seconde, d’avoir tout compris au monde jusqu’à ce que l’oubli nous rattrape et nous ramène sur terre. Voilà quel genre d’homme est Fabrice Luchini.
Si l’on vous parle de lui, c’est que le monsieur vient poser ses valises en Charente le temps de deux représentations au Théâtre d’Angoulême.À l’occasion de sa venue, nous nous sommes laissé tenter par la présentation du personnage. Néanmoins, pas de révélation fracassante ici. Juste des mots plaqués sur un ressenti et l’envie de décrypter à petite échelle l’homme.
Mais il existe tant de façons de le raconter. On pourrait vous parler de son histoire, le jeu-ne Robert qui devient Fabrice en même temps qu’il commence son apprentissage de coiffure. Un autodidacte qui, avec Céline, découvre les mots. La découverte de l’acteur. La rencontre décisive avec Rohmer, Perceval le Gallois. L’entrevue avec Roland Barthes. Un parcours qui semble rythmé par les rencontres, coup du hasard ou destin. Parti du XVIIIe pour arriver dans les quartiers chics de la capitale, son ascension est remarquable. Un Lucien Chardon des temps modernes, le drame en moins, la folie en plus. Luchini est un personnage qui dérange, que l’on aime ou non, pas de place à la demi-mesure, c’est tout le problème de la passion. Passion pour les mots qu’il déclame depuis trente ans, à l’écran ou sur scène. Parfois sur les plateaux télé, de petits moments poétiques qui interrompent la grisaille quotidienne. Cette fois-ci, il nous donne l’occasion de retrouver l’homme qui, pendant des années, a fait vibrer les phrases des autres dans un nouveau numéro d’équilibriste. Pour son dernier spectacle, il livre enfin ses propres réflexions que jusqu’à présent il avait couchées sur le papier sans jamais les dévoiler. Carte blanche... devient Le point sur Robert. La boucle est bouclée, le masque tombe, l’homme est de nouveau lui-même. Sur scène, pour le soutenir lors de l’exercice difficile, Valéry, Barthes, Molière... et Luchini.
Car le monsieur possède un don rare. Il est passé maître dans l’art difficile d’animer les mots des autres. Les mots seuls n’auraient pas cette même saveur sans le phrasé si particulier, le rythme cadencé et l’intonation propice à l’introspection choisis par le troubadour et qui donnent l’impression de leur insufler la vie à chaque inspiration. Son talent : il ne dit pas, il ressent. Et de toute sa force il emmène les spectateurs en voyage sur une autoroute où défilent les mots en néons multicolores sur le bas-côté. Libre à chacun de s’en saisir. Cependant, Luchini le perfectionniste l’avoue, ce n’est pas l’ivresse des lumières qu’il ressent sur scène, mais un long et terrible supplice sous le poids des mots. La peur de l’impair, la présence du public qui se déplace sur son seul nom. À la recherche de l’irréprochable, il partage des extraits soigneusement choisis, dont il s’est nourri, imprégné, pour le régal de ses auditeurs. Il s’est fait voyant selon les critères de Rimbaud, parti à la recherche de la quintessence qui éclairera ses concitoyens. Le choix de dire les textes de Paul Valéry, Roland Barthes et Molière n’est sûrement pas anodin. Ils étaient des penseurs de leur époque, et leur enseignement porte encore à réflexion de nos jours.
Toutefois, n’allez pas croire pour autant qu’en vous installant dans les sièges du Théâtre, c’est à la prestation d’un maître de conférence que vous allez assister. Certes, on reproche parfois son égo à Luchini, probablement le revers de la médaille de ceux qui en savent beaucoup, mais lorsqu’il se trouve sur scène, il crée un véritable one-man show. L’avantage des caméléons comme Luchini, c’est qu’ils savent nous surprendre à chaque fois. L’homme que l’on vient voir sur scène n’est certainement pas le même que l’on croise chez Klapish, Leconte ou Rohmer, preuve de ses multiples facettes, mais il nous enchante tout autant avec ses grands yeux malicieux et son sourire carnassier. On reconnaît à Fabrice Luchini la facilité déconcertante avec laquelle il passe du drame à la comédie, et c’est indéniablement ce qui séduit chez lui. Ce tourbillon d’idées qui tournent à mille à l’heure et emportent tout sur leur chemin.
à vous de voir maintenant si l’envie vous prend de croiser sa route.