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La Parole de…Gérard Lefèvre - Directeur du Théâtre d’Angoulême

Le 12 juin dernier, au Théâtre d’Angoulême, Gérard Lefèvre, directeur du Théâtre depuis un an, présentait sa première programmation charentaise devant une salle pleine qui n’a pas manqué d’ovationner le périlleux exercice. Une saison 2007/2008 résolument pluridisciplinaire qui devrait ravir les habitués du théâtre et sûrement allécher de nouveaux spectateurs…

La présentation de saison. qui a duré plus de deux heures et demie, a été ovationnée par le public. Le show était réussi ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Je crois que oui, c’était réussi. Il faut dire que j’aime bien ce rendez-vous et que c’est l’occasion d’établir le rapport que je souhaite installer avec le public : être sérieux quand il faut l’être mais apporter aussi un peu de recul sur l’existence et d’humour, ce qui est très important. Il est vrai que cet exercice n’est pas facile. On peut avoir de très brillants artistes, qu’ils soient musiciens, comédiens, danseurs, metteurs en scène, et qui sont très mauvais sur le plateau, alors là c’est une catastrophe et ils desservent leurs spectacles. On peut aussi avoir certains artistes qui parlent peu, d’autres qui parlent trop. Le parti pris que j’ai adopté pour cette présentation peut se situer entre Drucker, Ardisson et Pivot : j’ai mené la danse et j’ai essayé d’être équitable sur les temps de parole. J’ai voulu aussi pour cette présentation qu’il n’y ait pas que des metteurs en scène pour parler des spectacles mais aussi des comédiens. Ce qui a été le cas avec la comédienne de Filumena Marturano ou Thierry Bosc pour la pièce Fin de partie de Beckett. Je trouve qu’ils apportent une parole de l’intérieur du spectacle que l’on n’entend pas assez souvent dans les présentations de saison.

Avant de concocter cette saison 2007/2008, vous avez eu un an pour découvrir les exigences du public charentais. Quelles sont, à votre avis, ses particularités ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Je trouve tout d’abord que c’est un public important : la maison est très fréquentée, et c’est une grande satisfaction mais qui induit une première question : Est-il possible d’élargir encore ce public déjà nombreux ? La réponse est oui, je le pense. D’autre part, sur le plan de sa qualité, c’est un public que j’ai trouvé fidèle, curieux et très disponible. C’est un public qui, pour une grande majorité, a une certaine expérience, qui fréquente la maison depuis un certain nombre d’années, qui a déjà vu des choses très différentes et qui, au fil des années, a acquis des références. Donc, c’est un public à qui on ne raconte pas d’histoires…

Des articulations ou collaborations sont-elles prévues avec d’autres théâtres ou d’autres structures du département pendant cette saison ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Dès cette nouvelle saison, nous irons sur le territoire de l’Agglomération et du Département, notamment avec Julie Dossavi qui interprète une chorégraphie de Daniel Larrieu – À chaque vent, le papillon se déplace sur le saule. Entre le Département et l’Agglomération du Grand Angoulême, nous avons pour cette tournée, si ma mémoire est bonne, dix-sept représentations dans une quinzaine de lieux entre octobre et novembre. D’autre part avec Guy-Pierre Couleau, qui sera en résidence au Théâtre pour la pièce Mme Montant et Mrs Miller (Marilyn en chantée), nous irons à La Canopée de Ruffec, à Rochefort, à Saintes, mais aussi à Soyaux, à Ruelle et en d’autres lieux qui restent à définir. Entre l’Agglo et le Département, il devrait y avoir sept ou huit représentations de cette pièce.

Les articulations ou collaborations peuvent aussi avoir lieu dans l’autre sens. C’est-à-dire que des structures comme La Nef ou Piano en Valois proposeront un ou plusieurs spectacles au Théâtre…
GÉRARD LEFÈVRE.
Dès la saison prochaine, nous travaillerons avec Piano en Valois sur cinq concerts. Trois concerts “classiques”, deux concerts “jazz” que nous co-invitons pour le meilleur et le pire, c’est-à-dire que nous partageons l’achat et les recettes… Avec La Nef nous co-invitons Raul Paz. Avec le Festival de la Bande Dessinée, non seulement nous accueillerons la billetterie du festival mais aussi, ça vient de se décider, nous co-inviterons Thomas Fersen qui sera sur scène pendant qu’un auteur BD dessinera en live avec projection sur grand écran. Nous travaillerons aussi avec Musiques Métisses, puisque je leur ai proposé que nous co-invitions Rokia Traoré. Il y aura aussi toute une journée de Musiques Métisses dans les murs du Théâtre en ouverture du festival autour des musiques sub-sahariennes… Et puis, bien sûr, en ouverture de saison, deux jours de spectacle hip hop avec le festival Session #7. Dès le premier jour, des grands de chez les grands avec Konnecting Soul de la Cie marseillaise Franck II Louise et le lendemain, le samedi, il y aura du slam au bar, des ateliers d’écriture avec des jeunes des quartiers de l’Agglo et il y aura deux représentations : ADN avec Alcide Valente de la Cie Être’Ange et Oud ! de la Cie Melting Spot. Cela fera deux belles journées avec également des choses sur le parvis du Théâtre, sur la place New-York. Donc oui, nous travaillons avec tous les partenaires locaux avec qui il est possible de travailler…

Et avec d’autres structures comme La Palène à Rouillac ou L’Avant-Scène à Cognac ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Ce que nous faisons avec La Palène et L’Avant-Scène est assez modeste, mais c’est déjà quelque chose : nous invitons les spectateurs des deux théâtres à venir voir un spectacle chez nous et en contrepartie, nous invitons nos spectateurs à voir un spectacle chez eux. L’Avant-Scène de Cognac, qui a déjà reçu le Cirque Éloize il y a quelques années, a choisi leur spectacle Rain et La Palène à Rouillac invitera son public a finir l’année en beauté en venant voir la Cie les 26000 Couverts au gymnase de la Grand-Font dans le Premier Championnat de France de N’importe Quoi.

Le coup d’envoi de cette nouvelle saison sera donné avec Le Misanthrope par la Comédie Française. C’est voulu de commencer la saison avec un spectacle aussi controversé ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Il est certain que ce spectacle ne va pas faire l’unanimité : Télérama et Le Figaro ont fait des papiers dithyrambiques deux jours après la première de ce spectacle et de l’autre côté, le journaliste du Canard enchaîné déclarait : « Je suis parti à l’entracte tellement je m’ennuyais. » Celui du journal Libération disait, lui : « Restez, au contraire, car si la première partie n’est pas convaincante, la deuxième remporte l’adhésion ! » Bref, ce n’est pas parce que j’ai programmé la Comédie Française que c’est coulé dans le bronze ou consensuel. De même, je m’attends à quelques réactions de la part du public sur le texte argentin de Marcello Bertuccio, mis en scène par Michel Didym, Oreilles tombantes, groin presque cylindrique. C’est une petite œuvre d’une heure, très sympa mais assez loufoque : on en ressort en se demandant, c’est le cas de le dire, si c’est du lard ou du cochon. Le championnat de France de N’importe Quoi, c’est un peu pareil, il y a peut-être des gens qui n’aimeront pas et d’autres qui seront complètement emballés… on verra bien… Par contre, je pense (ou j’espère) que le public sera assez unanime pour déclarer que Fin de partie mise en scène par Bernard Levy est l’une des plus belles mises en scène de cette pièce que l’on ait vue depuis longtemps.

Quels sont à votre avis les manques de votre programmation ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Il manque deux choses. Au printemps, un grand concert classique. Et il manque aussi un opéra ou une forme opératique… mais la difficulté, c’est que l’opéra est une forme extrêmement chère. Le précédent directeur avait réussi à faire, la dernière saison, deux formes d’opéra : Monsieur de Pourseaugnac (qui a très bien marché) et Zaïde. Je suis en pourparlers avec plusieurs opéras pour une programmation dans ce sens, la saison prochaine ou celle d’après, sans que cela nous coûte 50 000 euros la soirée (30 choristes, 40 musiciens et les chanteurs, cela coûte relativement cher).

Votre projet, concernant le Théâtre, vise à donner à l’établissement un rayonnement national. C’est au travers de résidences comme celles de Julie Dossavi et Guy-Pierre Couleau que vous comptez y parvenir ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Oui, absolument. Mon souhait est que ces créations, qui vont être faites par ces deux artistes et qui vont évidemment être jouées à Angoulême et sur le territoire régional, circulent et que le Théâtre y apporte sa pierre par des financements, par de la logistique… Cet été, par exemple, à Avignon, j’ai eu quelques contacts, des festivals notamment, intéressés par le projet de Julie Dossavi sur le clubbing en novembre 2008. Je prends ma petite valise et mon bâton de pélerin et je vais vendre des artistes “maison”. J’aime mon métier de programmateur qui consiste à aller voir des spectacles et faire mon marché pour le Théâtre à travers la France ou à l’étranger, mais ce qui m’importe désormais, c’est que des spectacles se créent à Angoulême ou à partir d’Angoulême et que je défende ces artistes “maison” auprès d’un confrère à Bourges, à Lille, à Grenoble ou ailleurs… Je ne manque pas une occasion de m’occuper de mes poulains.

Le 1er étage a été modifié pour plus de convivialité…?
GÉRARD LEFÈVRE.
Nous avons acheté des canapés dans une grande surface, des tables basses, et puis nous avons mis tout cela au bar. Il nous reste à changer les tables qui sont du côté du bar pour des tables rondes… mais j’attends d’avoir un peu d’argent. Un éclairagiste du Théâtre va travailler pour nous installer des lampes d’ambiance. J’ai fait installer, toujours au premier étage, une petite scène avec un piano et j’espère faire venir de temps en temps un artiste pour une petite animation musicale, avant ou après les spectacles.On va aussi modifier la carte de restauration du Théâtre pour qu’elle soit simple avec des assiettes de foie gras, des assiettes de fromages, etc. Nous allons aussi offrir, entre le mois d’octobre et le mois de décembre, à tous nos abonnés, un bon pour un verre au bar du Théâtre qui leur sera remis en même temps que leur abonnement. De même, tous les abonnés auront la possibilité d’inviter, une fois dans l’année, une personne de leur choix pour un spectacle.

Votre objectif est de faire du Théâtre/Scène nationale le théâtre de tous les publics… c’est le rêve de tout directeur de salle. Vous avez une stratégie ?
GÉRARD LEFÈVRE.
Être à l’écoute des publics et être dans un juste équilibre entre ce que je crois juste, nécessaire, important ou capital de défendre, d’une part à l’égard de la mission d’une Scène nationale et d’autre part face aux exigences sur lesquelles je ne veux pas céder.
J’ai entendu les souhaits du public : par exemple trouver ou retrouver dans le domaine de la danse, sur la Scène nationale, à côté de solo et de duo, quelques grands ballets. Il est tout à fait légitime et juste de la part du public d’avoir ce souhait de grands spectacles. J’ai souhaité aussi, comme nous le faisons avec la compagnie des 26 000 Couverts, aller au devant du public, dans un quartier, et faire avec ce quartier un travail en profondeur puisque dès le mois de septembre, nous démarrons un travail avec ce quartier de La Grand Font, non seulement pour que les habitants aient envie d’y venir voir les 26 000 Couverts mais aussi pour qu’ils viennent nous rendre visite, qu’ils franchissent plus aisément le seuil du Théâtre. Mon ambition est de penser que si l’on va à la rencontre d’un public dans les quartiers ou dans le département, on peut penser que ce public aura envie de venir voir à Angoulême un spectacle que l’on ne pourrait pas présenter chez eux. Maintenant, si ce public ne vient pas à Angoulême mais que l’on va trois ou quatre fois dans l’année chez lui, ce sera déjà une belle histoire.