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La parole de José Muñoz
Grand Prix du 35e festival international de la BD d’Angoulême Festival de la BD : du 24 au 27 janvier à Angoulême
Quand Lewis Trondheim annonce à la foule lors du dernier Festival le nom du futur Grand Prix de la ville, c’est, avant la satisfaction, l’étonnement. Après Zep (Titeuf) ou Trondheim (Lapinot), le dessinateur argentin José Muñoz, connu des amateurs de bande dessinée, n’est pas (plus) un auteur d’évidence du grand public. Figure des grandes heures du magazine À suivre ou de Charlie Mensuel dans les années 80 avec son ami et scénariste attitré Carlos Sampayo, Munoz (prix du meilleur album étranger en 1978 pour Alack Sinner (éditions du Square), et en 1983 pour Alack Sinner : Flic ou privé (Casterman) publie moins à présent, mais son noir et blanc unique et la teneur froidement lucide de ses histoires restent référentiels. Cette interview est l’occasion de faire connaissance avec cet homme de65 ans, idéaliste et passionné par son métier, à l’œuvre riche, souvent sombre et toujours engagée.
Commençons par la classique : que représente ce prix pour vous ?
José Muñoz. Il signifie que je suis admis à l’académie nationale et internationale des collègues, que j’ai 65 ans et que j’en suis très honoré. Je suis en train de travailler pour donner un courant d’air d’Argentine au prochain Festival, je suis excité, flatté, nerveux et très content.
Qu’avez-vous personnellement promu pour cette édition, qu’est-ce que vous avez voulu donner comme cadre au Festival ?
José Muñoz. J’ai essayé de montrer dans les meilleures conditions possible des fragments précieux de mon École de Buenos Aires dans cette exposition subjective et incomplète autour de la bande dessinée argentine. C’est mon apport principal. Le cadre, c’est peut-être aussi que je continue à aimer notre métier, à m’émerveiller le matin avec le désir de faire quelque chose qui sera nouveau. J’arrive à m’entretenir avec moi-même en faisant cette profession. Le cadre est celui de l’émerveillement, mais ça, c’est juste pour les gens qui ont mon âge (rires).
Mettre en valeur l’école argentine, qui et quoi particulièrement ?
José Muñoz. Vous savez, dans mon regard subjectif et incomplet, je commence à montrer les choses qui m’ont impressionné dans mon enfance, dans ma jeunesse, au début des années 40. C’est d’abord une histoire qui s’appelle El conventillo de Don Nicola, une histoire qui se développe dans une grande maison collective. Quand les immigrés sont arrivés à Buenos Aires à la fin du XIXe siècle et dans les premières années du XXe, les conventillos étaient d’anciennes maisons bourgeoises situées dans des quartiers près du fleuve et peu salubres. Les riches ont abandonné ces maisons pour déménager vers des endroits plus hauts placés, éloignés, et plus hygiéniques, après l’épidémie de fièvre jaune à la fin du XIXe siècle. Ces grandes maisons ont été dédiées aux immigrants qui louaient de petites chambres, avec des toilettes et cuisines collectives. Ça, ce sont les conventillos, de grandes maisons de riches reconverties pour les pauvres. Et ce type, Don Nicola, était un Napolitain au cœur bon qui était gérant d’une de ces maisons. Les conventillos sont une métaphore possible de la conformation de ce qu’on peut appeler l’identité argentine, notre mélange exaspéré, notre multi-identité, notre criollisme indigène et pan-européiste avant la lettre. Ensuite, on se promène dans les magazines des années 40, Patoruzù, Rico Tipo, Patoruzito, des magazines d’aventure, humoristiques et satiriques. Puis j’arrive à la place centrale de ma vie, les magazines appelés Misterix, Hora Cero ou Frontera, où la majeure part des histoires a été écrite par Héctor Oesterheld, un écrivain argentin tué par les militaires en 1977, et dessinée par Hugo Pratt, par Alberto Breccia, qui a été mon professeur à l’école panaméricaine d’art, ou par Solano Lòpez avec lequel j’avais travaillé comme assistant à la fin des années 50. Alors j’ai voulu montrer dans tous ces bacs géants (de l’exposition) le plaisir de s’aventurer dans notre école... Je veux montrer des pierres précieuses, des morceaux étincelants de travail qui ne sont pas connus à l’étranger. À côté de l’école européenne, de l’école franco-belge, qui est grosso modo la plus importante en Europe, et de l’école nord-américaine, je pense que l’école de Buenos Aires est essentielle et très liée dans le noir et blanc à la bonne école nord-américaine de noir et blanc. À ma connaissance, il y a quatre endroits géants, on connaît mieux ici les courants européen, nord-américain et japonais, et mon plaisir sera de montrer celui sud-américain. Par exemple, au début des années 50, dans les histoire écrites par Œsterheld, on trouvait de l’humanisme dans le bon sens du mot, et jusqu’au bout des valeurs d’amitié, de solidarité. C’était comme un divertissement, « entertainment » comme on dit en anglais, je crois que c’est un mot géant parce que dans ma langue, « entertainment » signifie « nous nous tenons l’un à l’autre, nous nous entre-tenons en train de nous raconter des histoires ». C’est une belle manière pour nous accompagner pendant le temps de notre vie où nous sommes de la matière vivante et pensante. « S’entretenir », c’est à relier avec la construction du tissu social à travers les échanges des histoires écoutées et racontées, c’est pour ça que je pense que le mot « entretenir » est un très grand mot.
Construire un tissu social, tout ce qui a trait à la solidarité, cela semble fondamental pour vous...
José Muñoz. Je pense que le socialisme est le meilleur scénario que l’espèce humaine ait écrit, mais peut-être que ce n’est pas facile de le représenter. C’est un bon scénario mais il est toujours humilié par la connerie de notre espèce.
Effectivement, vos œuvres sont imprégnées de cynisme. Êtes-vous déçu par le monde qui vous entoure, et quel espoir gardez vous ?
José Muñoz. Je suis victime de l’espoir. Notre nature est contradictoire, nous voyons en même temps les misères et la beauté du monde, la misère morale et la beauté des attitudes civilisées, éduquées, on peut dire progressistes. Je me rappelle de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges qui disait en parlant d’un autre écrivain, l’anglo-argentin Guillermo Enrique Hudson, qu’il a fait de gros efforts pour être pessimiste mais que la joie arrivait toujours à l’interrompre. Alors je souhaite, comme vous dites, que l’espoir arrive toujours à m’interrompre dans l’enfer de la pensée spéculative et lucide.
Votre album Sophie semble justement être le seul dans lequel vous vous laissez aller à l’espoir par l’imaginaire et le fantasme ?
José Muñoz. Sophie, que l’on a réalisé à la fin des années 70, début des années 80, a été ce qu’on dit de l’Amérique du Sud : nous avons dit « Ok, on est des réalistes magiques », et on a essayé le réalisme magique mexicain, sud-américain et la fantaisie. Alack Sinner est aussi un produit de notre fantaisie, nous sommes des inventeurs, des rêveurs d’histoires, et Alack Sinner, dont le nom veut dire « pauvre de moi, pêcheur », est un type qui a un cœur intelligent et qui est aussi parfois interrompu par l’espérance. Sa relation amoureuse avec Sophie, c’est l’éloignement par espérance, c’est une illustration de son parcours d’investigateur de soi-même, et des injustices sociales permanentes. On lui a retiré son travail de détective privé, ça, c’est une fortune des personnages de papier de ne pas avoir l’obligation de gagner sa vie, on vit dans les planches sans devoir aller au travail.
Quand êtes-vous venu au Festival pour la première fois, quels changements avez-vous vu s’opérer depuis, des reproches ou joies éventuels ?
José Muñoz. La première fois, nous sommes venus avec Sampayo en 1977. Le Festival, c’est un mélange d’affaires et de production de marchandise spirituelle, un mélange pas original avec lequel on doit redéfinir à chaque moment sa relation. Suivant mes hauts et mes bas, j’étais très présent au commencement, ensuite je me suis éloigné, puis j’y suis retourné, et cette année j’ai été nommé président. J’y ai toujours trouvé des gens que j’ai aimé croiser dans ma vie et quelques équivoques, mais ça, ce n’est pas le festival, c’est aussi notre profession, des gens un peu pressés, et tout le monde n’a pas dans notre profession un talent social pour tolérer les autres égocentrismes (rire).
Des questions de personnes plus que d’organisation...
José Muñoz. Oui, vous voyez, j’ai connu l’époque de la mairie Boucheron, là c’était la grande fête, et après, on connaît... Puis ç’a été la chute de la moitié des années 80. Dernièrement, je n’étais pas très proche de l’organisation. Je me rendais au festival quand les maisons avec lesquelles je collabore m’invitaient à faire mon travail de présence de dédicace. Je ne peux pas faire de reproches parce que je ne connais pas les intimités de toutes les questions d’organisation. Et je tente comme président cette année, en compagnie des gens avec lesquels je travaille, de faire au mieux.
Très bien. Autre chose à présent... Le bar est devenu un personnage à part entière de votre œuvre. À quoi est dû cet attrait ?
José Muñoz. Ma famille, les Muñoz, quand j’étais enfant, avaient des bars, à Buenos Aires ou dans sa banlieue, et je me rappelle d’un mélange exotique de différents types de gens, d’urgences. À ce moment-là, c’était le gouvernement Peròn, dans les années 50, je me rappelle de la concentration d’hommes armés, des pesados, des « gorilas » comme on dit, de différents bords politiques. Ils devaient laisser toutes les armes sur les comptoirs des bars pour pouvoir boire un coup, le bar était en situation de frontière. Et d’un autre côté, les bars de la ville de Buenos Aires, très fréquentés pour le tango. Je me rappelle de la fumée, de la brillantina, de la gomina, des chanteurs de tango, des rires... C’est une part de ma scénographie enfantine. Ensuite, en nous promenant, Sampayo et moi avons passé beaucoup de temps dans les bars à inventer des histoires. Le bar, c’est l’endroit dans lequel toutes les histoires peuvent se produire, on peut avoir des équivoques très riches, on peut se mélanger. Et on peut dire aussi que mon pays, l’Argentine, c’est comme un bar où les gens qui se sont échappés d’Europe où l’on s’est entretué très souvent pendant des centaines d’années, beaucoup d’entre eux sont allés se réfugier dans les Amériques. Alors l’Argentine a été un lieu de mélange et les bars sont comme une concentration de possibilités et de croisements totale.
Considérez-vous, selon les termes d’un de vos prédécesseurs à la présidence du Festival d’Angoulême, Martin Veyron, que la bande dessinée est encore dans un « ghetto culturel » ?
José Muñoz. Vis-à-vis de la bande dessinée, il y a encore un excessif manque de respect. Par exemple, dans mon pays, il y a une école extraordinaire mais je n’ai trouvé aucun appui institutionnel pour cette expo. En Argentine, on ne considère pas la bande dessinée... Pour les ignorants, la bande dessinée est facilement méprisable, mais ceci est un problème secondaire. Je pense que l’un des problèmes est l’excès logocentrique de notre société, la peur exacerbée envers l’image. L’image pour le logocentrique, pour l’analphabète visuel, est comme une perte d’intensité. On fait des histoires pour les adultes, mais on emporte un petit enfant émerveillé dedans, j’espère jusqu’à la fin de mes jours...
Et pour finir, la question traditionnelle : la Charente hors du Festival, vous y passeriez vos vacances ?
José Muñoz. J’aimerai la connaître mieux.La première fois que je suis arrivé à Angoulême avec Sampayo, avec Quino (Mafalda) aussi, en 1977, j’étais comme dans un film. On venait d’endroits lointains. Je connaissais de la France son cinéma, son histoire politique, et son dessin, le dessin physique du pays. Ça m’a fait la même chose en Italie, durant la première année de mon séjour, où je suis rentré dans les films que j’avais vus. Pour moi, c’est drôle, voir un pays qui s’appelle Cognac, c’est très impressionnant. Ça m’a émerveillé, et vous voyez, chaque culture est une autre dimension. Et toute la ligne narrative de votre pays pendant des siècles, avec la pulsion pour la liberté, l’« équivoque » colonialiste, la sortie et l’autocritique ensuite, toute cette histoire est riche et complexe. C’est ça, un peuple capable d’analyser ses erreurs et de les corriger... Je suis ici au milieu de ce film avec beaucoup de plaisir.
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