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La Parole de…Bruno Abraham-Kremer

Samedi 17 mars 2007 à L’Avant-Scène Cognac
Bruno Abraham-Kremer est de retour à L’Avant-Scène de Cognac. Dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran qu’il nous avait offert en 2003, il nous racontait son enfance dans l’épicerie de sa rue. Pour cette nouvelle pièce, L’Amérique, il nous confie ses premières années d’homme à travers un road-movie théâtral pour deux comédiens, une musicienne et un décor d’une grande simplicité. La pièce L’Amérique a reçu le Grand Prix spécial Théâtre Privé aux Molières 2006.

En quelques mots, de quoi parle cette nouvelle pièce ?
Bruno Abraham-Kremer. L’Amérique est une commande que j’ai faite à un auteur qui s’appelle Serge Kribus. C’est le même principe de travail que j’avais fait avec Éric-Emmanuel Schmit pour Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Je commande à des auteurs des textes qui sont écrits d’après des éléments de ma vie. Si la pièce Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran se rattachait à mon enfance, la pièce L’Amérique est plutôt consacrée à mes années de formation, à mes années de jeune adulte autour de 20 ans. Le spectacle se situe entre 1978 et 1982 et raconte les aventures, l’initiation d’un jeune homme par un autre jeune homme et ses péripétie jusqu’à ce qu’il devienne ce que je suis devenu : un acteur de théâtre. Au niveau de la forme, ce spectacle est un road-movie théâtral. C’est un spectacle qui est en perpétuel mouvement et où l’on passe sans cesse de situation en situation, comme dans un film. Il y a un dispositif scénique qui favorise cette narration. Il y a aussi sur scène une magnifique chanteuse qui joue de la guitare électrique et qui chante du rock du meilleur cru.

Un road-movie, comme son nom l’indique, c’est du cinéma. Avez-vous cherché à transposer cette forme d’écriture au théâtre ?
Bruno Abraham-Kremer. Je n’ai pas cherché à transposer le cinéma au théâtre. J’ai cherché une forme théâtrale qui pouvait faire vivre cette histoire qui, comme beaucoup de mes histoires, est un voyage. J’ai trouvé que la bonne façon était de s’inspirer de ce que l’on appelle au cinéma les road-movies. Serge Kribus, dans l’écriture, a construit cette pièce comme une écriture cinématographique. Les dialogues pourraient être des dialogues de comédiens de cinéma et le spectacle commence par un flash-back, procédé très cinématographique. L’histoire commence par la fin : un des deux jeunes homme meurt tout de suite.

Avez-vous été influencé par des road-movies de cette époque ? Des films comme “Easy Rider”, “Les Valseuses” ou “Au fil du temps”…
Bruno Abraham-Kremer. Ce n’est pas tant que j’ai été influencé : ces films sont de ma génération et font partie de ma culture cinématographique. Donc, oui, je suis issu de cette culture, mais pas seulement sur le plan du cinéma, car j’ai vécu cette époque véritablement. Je suis doublement influencé : par toute cette culture et par ma propre histoire, par les références et par mon vécu. Les films que vous citez sont antérieurs à mon histoire mais à l’époque où se situe la pièce L’Amérique, nous regardions ces films avec quelques années de décalage et l’on y voyait ce que l’on était en train de vivre. Il y avait forcément un écho qui nous a influencés et imprégnés. Ceci dit, je ne me suis pas servi de ces films comme modèle pour la pièce, mais nous sommes tous porteurs de notre propre époque et de ses influences artistiques.

Y a-t-il des écrivains de cette époque qui vous ont influencé, non pas pour cette pièce mais dans votre vie ?
Bruno Abraham-Kremer. Pas de cette époque vraiment. J’ai toujours beaucoup aimé la littérature américaine, mais les écrivains que je lisais n’étaient pas de cette époque, mais plus anciens, comme Steinbeck ou Hemingway. Ce sont d’ailleurs des auteurs qui ont permis à d’autres de venir après. Même Kerouac, je l’ai lu beaucoup plus tard.

Pour parler de votre enfance dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, vous étiez seul sur scène, pourquoi, dans L’Amérique, parlez- vous à deux voix ?
Bruno Abraham-Kremer. La pièce parle à deux voix parce que dans ce projet, j’ai choisi de raconter la relation que j’avais avec un grand ami qui est mort. Donc je ne pouvais pas imaginer que ce ne soit pas justement à deux voix. Il fallait que dans cette pièce, il y ait celui qui est survivant et celui qui ne l’est pas. Je dirais même que la pièce est à trois voix car il y a les deux voix des deux personnages mais il y a aussi la musique et la femme qui est reliée à cette musique. La musicienne, Claire Deligny, incarne un personnage dans l’histoire. La troisième voix est musicale et chantée. Cette histoire raconte comment je suis sorti de la solitude. C’est une rencontre qui a fait basculer ma vie donc, évidemment, je ne pouvais pas la raconter seul, j’avais besoin pour évoquer cette sortie de la solitude que l’on soit deux sur scène.

Vous avez confié à Serge Kribus l’écriture de cette pièce. L’histoire est-elle entièrement autobiographique ou bien des éléments de fiction y ont-ils été intégrés ?
Bruno Abraham-Kremer. Ce n’est pas entièrement autobiographique. Beaucoup de choses sont inspirées par ma vie, mais Serge Kribus a aussi ajouté des éléments de la sienne. Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi Serge Kribus ; nous avons beaucoup de choses en commun. De même, lorsque j’avais confié l’écriture de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran à Éric-Emmanuel Schmit pour parler de mon grand-père, je savais qu’il avait des rapports très forts avec le sien. Dans L’Amérique, il y a, par exemple, des histoires de rapports avec les pères, ce sont des choses que nous avions en commun, Serge Kribus et moi. Sur le plan des évènements, la pièce relate quand même beaucoup d’épisodes de ma vie, mais la psychologie des personnages a été travaillée avec l’auteur. Un auteur qui écrit ne peut pas ne pas être présent dans ses textes d’une façon ou d’une autre. J’ai compliqué un peu la pièce dans la mesure où j’ai inversé les personnages : je joue le personnage de mon copain dans la vraie histoire et j’ai donné à John Arnold mon propre rôle.

Qu’est-ce qui est le plus important dans la pièce : la fin de l’adolescence ou cette période des années 70 ?
Bruno Abraham-Kremer. Ce n’est pas ce qu’on appelle les années 70. L’histoire se situe entre 78 et 82, ce n’est presque plus les années 70 et ce n’est pas l’adolescence non plus, car j’avais 20 ans à l’époque. Ce qui est important, c’est la rencontre avec quelqu’un qui va me permettre de prendre ma vie à bras-le-corps et d’essayer de choisir… et de suivre mon intuition dans la vie. Ce qui est le plus important c’est de rencontrer quelqu’un qui, comme c’est raconté dans la première minute du spectacle, alors que vous ne l’avez jamais vu et que vous lui dites : « Tu as une belle veste », est capable de vous répondre : « Si elle te plaît, je te la donne. » Ce n’est pas une question d’âge, ni de période, c’est la rencontre humaine qui est le plus important. Il y a un regard sur toute cette histoire qui est complexe car il n’y a pas de jugement, et ça, c’est politiquement très incorrect, surtout aujourd’hui. Mais, il faut avoir vu le spectacle pour en juger… Ce qui me paraît essentiel, c’est qu’il s’agit d’une époque de la vie où l’on n’a pas de responsabilité autre que de se porter soi-même, ce qui n’est déjà pas si facile. On n’a pas de femme, pas d’enfant, donc, on peut faire des expériences. La fin des années 70 a été une expérience. Une rencontre, c’est une expérience, et faire du théâtre restera toujours pour moi essayer de partager les conditions d’une expérience avec le public.

Le spectacle est évidemment tout public, mais est-ce que les moins de 40 ans aurons les références de ces années pour appréhender la pièce ?
Bruno Abraham-Kremer. Alors là, sans problème ! Amenez-les ! Amenez les enfants et les adolescents ! Vous allez voir : ils adorent ! Ceux qui ont connu cette période et qui ont 40 ou 50 ans aujourd’hui vont aimer, bien sûr, car ils ont vécu cette période et c’est un peu nostalgique pour eux, mais les gamins, ça les rend fous ! Les gamins de 16 ans sont comme des malades avec cette pièce. D’une part, parce qu’ils écoutent la musique de cette époque aujourd’hui mais surtout parce que les questions que la pièce pose sont des questions de jeunes gens. Alors, effectivement, les questions que nous, on se posait à 20 ans il y a trente ans, eux, ils se les posent à 16 ans aujourd’hui parce que tout va plus vite qu’avant. Ce sont de vraies questions : est-ce que je vais rencontrer la femme de ma vie ? Que vais-je faire de ma vie ? À quoi il faut renoncer ? À quoi faut-il ne pas renoncer ? Tout cela, ce sont des questions de jeunes, pas des questions d’un mec de 50 ans. Donc, le spectacle marche très bien avec les jeunes mais, et je l’ai découvert avec surprise, le spectacle marche très bien avec les personnes âgées. En général, ce sont des situations qu’elles ont vécues avec leurs enfants. Ce n’est pas un spectacle pour les petits enfants mais pour les ados à partir de 14 ans jusqu’aux personnes de 96 ans.

Vous avez eu le prix du Molière 2006, dans la catégorie “Grand prix spécial du jury théâtre privé”… Cela vous a touché ?
Bruno Abraham-Kremer. Ce n’est jamais anodin de voir que vos pairs vous reconnaissent. Ce que je trouve très enthousiasmant, c’est qu’un spectacle comme celui-là puisse avoir un Molière. Je trouve cela très encourageant pour les plus jeunes, pour leur faire voir que c’est possible car, évidemment, ce n’est pas un spectacle très calibré pour les Molières. Je suis content que cette histoire, que j’ai porté pendant tellement longtemps et que je ne savais pas comment raconter, soit devenue un spectacle. Je suis content pour tous les gens qui m’ont accompagné dans cette aventure depuis des années, tous les collaborateurs avec qui j’ai fait d’autres spectacles : Le Golem, Milarepa, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran… Oui, c’est un vrai cadeau pour l’ensemble des gens avec qui je travaille… mais bon, en même temps, je ne travaille pas pour avoir des médailles.

Après le succès de la pièce à Paris, c’est important pour vous de partir en tournée en province ?
Bruno Abraham-Kremer. Si je m’étais contenté du succès à Paris, je n’aurais pas fait, avec Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, plus de 600 dates à travers 24 pays dans le monde, alors que je l’avais déjà joué deux saisons entières à Paris. Si je vais en tournée, c’est parce que j’aime ça et que j’ai envie de rencontrer le public. Ce ne sont jamais les mêmes expériences, justement pour reprendre le terme, suivant les endroits où l’on joue. Ce ne sont jamais les mêmes espaces. Il y a les bonnes et les mauvaises surprises et tout cela fait que nous faisons du spectacle vivant, et c’est très important pour moi d’aller à la rencontre du public… et le public, ce n’est pas uniquement les Parisiens. De plus, j’ai vraiment une raison très particulière de venir à Cognac : j’ai découvert, grâce à M. René Marion, cette boisson merveilleuse dont j’ignorais même le goût.