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La Parole de
Chantal Montellier - festival Anguille sous Roche
le vendredi 25 mai, la bibliothèque intercommunale de Saint-Ciers-sur-Bonnieure reçoit l’auteure de bandes dessinées Chantal Montellier dont le dernier album, Tchernobyl mon amour, est un reportage choc sur cette catastrophe, vieille de 20 ans, mais dont les conséquences pourraient, encore aujourd’hui, être apocalyptiques pour l’Europe entière. Chantal Montellier est aussi peintre, romancière… elle était aussi dessinatrice de presse. Nous disons bien «était», car aujourd’hui son engagement politique et social lui a fermé les portes des médias. Nous vous invitons à aller à sa rencontre le 25 mai pour qu’elle vous explique les méandres de l’édition quand on oublie de se taire…
Vous avez débuté votre vie professionnelle comme enseignante…
Chantal Montellier. J’étais professeure d’art plastique et je suis arrivée à la bande dessinée en quittant l’enseignement. Il faut dire que c’était après 68 et que j’étais un peu inconsciente et un peu excitée… je me croyais tout permis. Après trois ans, je n’ai pas rejoint mon poste, tout simplement. J’ai pris des heures de cours dans une école privée (ce qui était contre mes idées du moment). Tout cela me permettait de me rapprocher de Paris et de toute une bande de gens qui étaient dans le théâtre, notamment Paula Jacques et Alain Scoff que j’avais connu à St-Étienne lors des années funestes et fatales autour de 68. Il y avait dans cette école, près de Choisy, un professeur de français d’origine espagnole dont le père s’occupait d’un petit journal qui s’appelait (et qui s’appelle toujours d’ailleurs) Combat Syndicaliste, l’organe de la CNT (Confédération Nationale du Travail); il m’a proposé de dessiner dans le journal, ce que j’ai fait avec plaisir. Avec ces dessins publiés, j’ai fait le tour de plusieurs rédactions parisiennes de journaux dont l’Humanité et l’Humanité Dimanche et j’ai été embauchée très rapidement, ce qui m’a permis de laisser tomber l’enseignement pour faire du dessin de presse politique. Je crois que je dois être une des premières femmes en France à avoir fait de manière professionnelle et pendant trente ans du dessin de presse politique.
Comment êtes-vous venue à la bande dessinée ?
Chantal Montellier. Les femmes d’Ah! Nana, journal de bandes dessinées féminines publié aux Humanoïdes Associés sous l’égide de Jean-Pierre Dionnet, ont remarqué mes dessins. Anne Delobel, qui faisait les couleurs des albums Adel Blanc-Sec de Tardi et le secrétariat d’Ah! Nana, m’a proposé de créer des bandes dessinées pour le journal. Voilà comment je suis entrée dans la bande dessinée… j’aurais mieux fait de m’abstenir…
Trouvez-vous qu’il reste quelque chose de cet héritage de la bande dessinée «adulte» des années 70 ?
Chantal Montellier. Je ne pensais pas que ça allait tourner de cette manière. Il y avait en effet à l’époque une bande dessinée dite «adulte», notamment du point de vue du graphisme et du contenu… il y avait une bande dessinée à caractère social, il y avait une bande dessinée qui regardait un peu le monde et la société… Pour schématiser, aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a d’un côté une bande dessinée un peu «bobo» qui se regarde pas mal le nombril et de l’autre côté, une bande dessinée pour le grand public, très mercantile, avec une idéologie de droite très dure (genre XIII de Van Hamme). Il y a aussi les bandes dessinées d’évasion (genre Lanfeust de Troy). J’ai essayé de les lire, je n’ai pas compris grand-chose. D’un autre côté, je me dit «pourquoi pas»… mais je trouve que ce sont des bandes dessinées un peu régressives. Je dois reconnaître que dans cet univers de la bd, il y a de temps en temps un Davodeau… Je trouve franchement bien ce que fait Davodeau, même s’il sert de caution à une bande dessinée «sociale»… Néanmoins, je trouve qu’il a une représentation des classes populaires, des petits, des sans-grade, qui est toujours du côté de la caricature et de la laideur.
Tchernobyl, mon amour est un reportage ?
Chantal Montellier. C’est un docu-fiction, comme on dit au cinéma. C’est-à-dire un travail fait à partir de matériaux d’information journalistique et de documents et puis en même temps, c’est lié à une histoire totalement fictionnelle. Ce qui arrive à la journaliste, qui est un personnage de fiction, est bien entendu une fiction : aussi bien les rencontres qu’elle fait avec les espèces de voyous russes qui font de l’escroquerie à partir de la catastrophe qu’avec l’ingénieur russe, ou que ce voyage imaginaire à Pripiat, la ville d’Ukraine près de laquelle se trouve le site de la centrale nucléaire de Tchernobyl, que la rencontre finale avec Voland qui est un personnage sorti du livre de Boulgakov Le Maître et Marguerite. L’enquête que mène Chris Wincker est une enquête qui est basée sur des faits avérés et véridiques, mais par ailleurs, elle reste un personnage de fiction et le fil conducteur passe par une fiction.
Vous rendez, dans cet album, un véritable hommage aux milliers de soviétiques «nettoyeurs» qui se sont sacrifiés pour protéger leur pays et du même coup l’Europe…
Chantal Montellier. Ils ne se sont pas sacrifiés, on les a sacrifiés !!! Ils ne savaient pas où ils allaient, à quelques exceptions près. Aujourd’hui encore, on oublie que c’est grâce à eux que l’Europe n’est pas devenue inhabitable… cela n’a pas été dit et n’est toujours pas dit. Ils ont, au péril de leurs vies, construit ce sarcophage sur le réacteur 4. Aujourd’hui, ce sarcophage se déglingue complètement. Les médias parlent de fissures dans cette protection mais ils oublient de dire que ce sont des fissures de plusieurs centaines de mètres carrés. C’est énorme ! Il y a très peu de choses qui sont dites et écrites sur cette affaire. En plongeant dans ce dossier (il suffit d’aller sur internet, d’ailleurs), j’ai découvert des choses vraiment inquiétantes. On ne sait pas trop ce qui se passe dans ce «trou du Diable» comme l’appellent les gens de là-bas… Il y a une véritable omerta, un black-out total sur cette affaire.
Nous vous avons rencontrée lors du dernier festival de la BD, vous étiez en colère de ne pas avoir eu le Prix Tournesol…
Chantal Montellier. Je suis née en colère ! D’un côté, comme disait Che guevara : «Les honneurs, ça m’emmerde!» mais le fait de n’avoir jamais été reconnue en trente ans de carrière, c’est assez terrible. J’ai eu le Prix du Lycée Français à Cracovie en Pologne… mais en France, rien. Ça vire au comique. J’ai été nominée deux fois en tout, dont une fois pour Les Damnés de Nanterre. D’un côté, je m’en fous, mais c’est pénalisant quand même de ne pas avoir de reconnaissance, à part celle de mon public. Il y a des gens qui n’osent pas me lire : une reconnaissance pourrait les inciter à mettre le nez dans mes albums. Ils s’apercevraient alors que ce n’est pas si dangereux que ça de lire du Montellier. C’est rassurant, pour le lecteur, un livre primé…
N’est-ce pas rageant de voir des arts dit mineurs, comme le théâtre ou la bande dessinée, qui soulèvent de vrais problèmes mais qui touchent, en fait, peu de gens ?
Chantal Montellier. 6000 personnes ont acheté cet album. Suivant des critères mystérieux, il faut multiplier par 3 ou 4 le nombre de lecteurs. Les BD se prêtent et plusieurs personnes les lisent. Je ne connais pas les chiffres exacts, il y a toujours une marge entre ce qui se passe vraiment et ce que disent les éditeurs, mais disons que 20 000 personnes ont été informées par mon album. C’est sûr que c’est petit.
Pour colmater le sarcophage du réacteur 4 de Tchernobyl, il faudrait aujourd’hui plusieurs millions de dollars, du coup, ce n’est pas votre album qui va tirer la sonnette auprès des médias…
Chantal Montellier. Beaucoup de fric a déjà été ramassé pour Tchernobyl mais je ne sais pas où il est passé… Il semblerait que nous sommes actuellement sur une cocotte-minute. Moi, je ne fais que répéter ce que j’ai pu entendre ou lire, notamment ce qu’a écrit Vladimir Tcherkov, qui est le monsieur Tchernobyl. Il a publié un livre en même temps que moi chez Actes Sud ; cette maison d’éditions avait la volonté de publier, pour l’anniversaire de la catastrophe, un livre savant et un livre plutôt grand public. Tcherkov travaille depuis la première heure sur cette affaire-là, et si quelqu’un connaît le problème, c’est lui. J’ai fait plusieurs débats avec lui et chaque fois que je l’ai entendu parler du sarcophage, c’était en des termes très inquiétants. À mon avis, personne ne se mobilise. Aujourd’hui, il ne se passe rien…
Après avoir enquêté pour réaliser cet album, la construction d’une centrale EPR en France, ça vous paraît raisonnable ?
Chantal Montellier. Ça me paraît très dangereux. Il n’y a pas qu’à Tchernobyl qu’il y a des incidents nucléaires. Il y a eu un incident en Allemagne qui aurait pu complètement dégénérer… il y en a eu un autre en Europe du Nord, il n’y a pas si longtemps que cela, et ça aurait pu, à quelques minutes près, très mal tourner. Sur ce sujet, il faut absolument lire La supplication, de Svetlana Alexievitch. Dans ce livre, il est dit que le nucléaire suppose la perfection absolue, or l’Homme n’est pas parfait. De plus, il faut tenir compte de la formation du personnel des centrales nucléaires qui est toujours à la baisse, des économies sur tout, des salariés tellement stressés de travailler dans ces endroits qu’ils font des dépressions et sont sous médicaments… Les conditions de travail dans les centrales ne sont pas géniales. Ce sont des endroits où chacun devrait avoir toutes les latitudes pour bien faire son travail et être dans des conditions maximales de vigilance. Peut-être pas demain matin, mais je ne pense pas que l’on puisse passer à côté d’un autre accident… ça me paraît tout à fait possible. Je ne le souhaite pas, bien évidemment.
Lorsque vous viendrez à St-Ciers-sur-Bonnieure, c’est Thierry Groensteen, des Éditions L’an 2 à Angoulême, qui animera cette rencontre… Les Éditions L’An 2, qui publieront prochainement une réédition de Odile et les crocodiles…
Chantal Montellier. Ce n’est plus uniquement L’An 2 qui va rééditer Odile et les Crocodiles puisque la maison d’éditions de Thierry a intégré les éditions Actes Sud. Il n’a pas réussi à survivre en tant que petit éditeur et Actes Sud a repris certains de ses titres et l’a engagé comme directeur de collection. Mais ça s’appellera toujours L’An 2…
Vous allez retoucher l’album Odile et les crocodiles avant cette réédition ?
Chantal Montellier. Je pensais pouvoir faire un vrai gros travail de remaniement, mais comme d’habitude, l’intendance n’a pas suivi… c’est-à-dire que je n’ai pas assez d’argent et je ne peux pas vraiment libérer du temps… J’avais commencé, pour me faire plaisir, à faire un travail de refonte plutôt visuel, pas au niveau du texte et de l’histoire qui, je trouve, ne doivent pas bouger, mais j’ai dû capituler en cours de route car ç’aurait été trop long et il aurait fallu attendre plusieurs années avant de pouvoir le republier. Donc, oui, il y aura un changement, mais un changement minimal : même mise en couleur, hélas, j’aurais préféré au moins une bichromie, et puis les retouches, ce sera surtout sur le visage du personnage (sur la publication originale, je trouve qu’il y a des moments où elle est presque laide, les traits sont durs et parfois pas très justes). Mais c’est un personnage qui m’a créé bien des ennuis car les gens se sont empressés de m’identifier à Odile… qui est une espèce d’ange exterminateur qui va dans le marais pour zigouiller les salauds.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Chantal Montellier. je suis en train de faire une adaptation du Procès de Kafka. C’est une maison d’éditions anglo-américaine qui va éditer cet album. Ensuite Actes Sud devrait en sortir une traduction.
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