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La Parole des…Fabulous Trobadors

Le 5 février sur la scène du Théâtre de La Couronne, les tchatcheurs toulousains viendront faire entendre leurs chansons impétueuses, inventives et insolentes sur des rythmes qui mélangent les traditions occitanes et le folklore du Nordest brésilien. Mais attention, derrière les danses et les chansons, il se cache autre chose : les Fabulous nous font sortir des schémas culturels et politiques pour ré-apprendre à penser. Oui, mais en musique et avec une musique populaire qui ne s’apprend pas à l’école. Les Fabulous viennent nous rappeler que nous savons tous chanter et que si c’est aussi le propre de l’Homme, c’est peut-être aussi l’avenir de l’humanité…

Sortir. Votre venue à La Cou-ronne ne coïncide pas avec une tournée… vous êtes en mission ?
Claude Sicre. Nous venons faire un travail particulier. En ce moment, nous essayons de travailler en profondeur et d’enraciner certaines pratiques dans des endroits bien particuliers, aussi bien en France qu’à l’étranger. Les concerts c’est fantastique, mais en même temps, on veut montrer l’envers du décor et comment improviser sur des chansons. Et ça, c’est chouette.

Sortir. Vous voulez dire que ce n’est pas qu’un concert que vous allez donner à La Couronne ?
Claude Sicre
. On va faire un concert mais avant, il y aura eu quelques animations avec des copains qui travaillent avec nous et pendant le concert, des gens du public monteront sur scène pour mettre à profit ce qu’ils auront appris.

Sortir. Aujourd’hui en Charente, très peu de gens parlent l’occitan et le patois local a quasiment disparu… vous n’allez pas nous fâcher ?
Claude Sicre. Non, les joutes verbales peuvent avoir lieu en français, bien sûr, mais si des gens parlent espéranto, anglais, chinois ou berbère, comme nous sommes pour la pluralité linguistique, on acceptera volontiers d’autres gens qui improvisent… même dans d’autres langues que le français… Pour nous toutes les langues sont égales. Les intervenants pourront essayer de parler le français du Moyen-âge, le verlan ou inventer une langue pour le futur, s’ils le veulent. Nous sommes ouverts totalement à la pluralité linguistique et surtout culturelle. Ce qui nous intéresse, c’est que les gens improvisent et qu’ils comprennent ce qu’est une chanson de circonstance – en France, c’est la seule façon de faire chanter les gens. Tout le monde se lamente qu’on ne chante pas en France au point d’en arriver à l’obligation d’avoir une chorale dans les écoles. La chorale obligatoire dans les écoles aux siècles passés n’a jamais réglé aucun problème. Évidemment que c’est bien les chorales, mais ça n’a jamais fait chanter la population, nous on veut faire chanter toute la France. Pour ça, il faut une méthode. Nous, la méthode, nous l’avons, et ça passe par des chansons de circonstance comme la chanson “L’anniversaire”, qui est en train de remplacer “Happy birthday” un peu partout. Cette chanson prévoit un temps d’improvisation pour chacun qui fait que, même les gens qui ne chantent pas d’habitude, chantent… et c’est pareil pour la bonne année, pour bienvenue aux voisins, pour bon voyage, pour bonne retraite… Ces chansons de circonstance impliquent la totalité de la population et si c’est un copain qui part en retraite, on va essayer de se fendre d’un petit couplet donc on apprend le refrain… et ainsi de suite. Il faut que chaque chanson soit traitée musicalement pour être simple, mais surtout pas simpliste. Simple, c’est-à-dire tirant vers le haut : vers une compréhension de plus en plus complexe…

Sortir. Le fait d’avoir les Fabulous Trobadors sur scène à La Couronne, ça peut devenir le sujet d’une chanson de circonstance ?
Claude Sicre. Oui, c’est tout à fait cela et ce serait bienvenu… et de même, nous pourrons improviser sur notre venue en Charente… en réponse.

Sortir. Donc, c’est plus un spectacle d’improvisation qu’un concert ?
Claude Sicre. Le spectacle se déroule en 3 parties. Il y a les choses poétiques où les gens écoutent : nos échanges, nos improvisations préparées, qui sont spectaculaires, donc qui sont du spectacle. Après il y a les chansons de circonstance dont on vient de parler… et puis après, il y a les chansons de danse, qui sont très importantes. Nous avons créé depuis trois ans la Ronde Toulousaine et ça marche à fond… Tous les gens dansent en rond et chacun improvise à son tour dans tous les styles connus et inventés… et ça marche ! Jamais les organisateurs n’avaient vu auparavant le public se tenir par la main, sauter et danser.

Sortir. Pour la partie concert, il n’y a que toi et Ange B. sur scène ?
Claude Sicre. Non, nous venons avec tout le groupe. Il y a sur scène une batterie raccourcie, un clavier, un “biébri” (une basse marocaine), un choriste et deux danseurs qui sont sur scène pour le spectacle et qui font ensuite danser le public. Donc, nous serons 8.

Sortir. N’y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de combattre le régionalisme et de chanter en occitan ?
Claude Sicre. Ça ne nous pose absolument aucun problème philosophique. On fait ce qui nous plaît, on est heureux comme ça et le public est content aussi. On se remet en question de temps en temps en se demandant si on ne va pas trop loin ou pas assez loin dans ce style. Malgré ces remises en question, on est à peu près sûrs que l’on tient le bon bout. On écoute les gens qui nous critiquent et on aime bien parce que ça nous fait progresser. On écoute, on essaie de corriger le tir sur tel ou tel sujet mais les grandes idées… je ne sais pas. On a trop l’habitude dans nos quartiers de voir venir des gens qui nous expliquent comment il faut faire. En général, ils ne restent que quelques mois… ils ont des solutions pour le monde entier, mais comment faire vivre notre quartier, ils n’en ont pas la moindre idée.

Sortir. Un de vos titres s’intitule “Dropt the bebt” (annulons la dette), vous vous sentez proches des altermondialistes ou des mouvements comme Attac ?
Claude Sicre. Non, nous ne nous sentons pas proches des altermondialistes, nous nous sentons proches des peuples. Nous avons une autre vision des choses, y compris dans notre critique de l’altermondialisme. L’alter-mondialisme c’est : un autre monde est possible. Nous, nous ne voulons surtout pas d’un autre monde. Nous voulons d’autres mondes au pluriel. Les zappatistes ont déjà fait la même réflexion. Il y a beaucoup d’autres mondes qui existent et nous ne les voyons pas. Ces mondes, ce sont tous les peuples qui ont des langues, des musiques, des cultures différentes. Nous ce que l’on veut, c’est ce monde de l’intégrité généralisée et non pas un monde qui résoudrait tous les problèmes. Le concept d’un autre monde nous fait très peur. C’est pour ça que l’on a fait le Forum des Langues du Monde à Toulouse où, sur la place centrale de la ville, tous les métèques, tous les étrangers sont au rendez-vous. Il y a maintenant 16 autres forums de ce type en France. C’est aussi pour cela que nous avons monté à Toulouse “Peuples et Musiques au Cinéma”, c’est-à-dire les musiques des peuples du monde vues par le cinéma. On fait une grosse pédagogie pour que les gens connaissent tous les peuples du monde et pour qu’ils discutent entre eux. Nous ne prétendons pas avoir une solution pour tout le monde, on se méfie beaucoup de ces solutions pour le monde entier… et dans le mouvement altermondialiste, c’est quand même ce qui ressort le plus. Alors, on est un peu critique… Notre réflexion est partie de ce constat et cette réflexion est notre pierre à l’édifice commun.

Sortir. Et ça se met comment en pratique ?
Claude Sicre. Depuis très longtemps, nous sommes très liés avec toutes les communautés étrangères de Toulouse et on travaille beaucoup avec eux sur leurs langues et leurs cultures. Nous nous sommes rendu compte que, souvent, telle communauté regarde la France, mais ne regarde pas les autres communautés qui vivent à côté d’elle. Nous souhaiterions que l’universalisme ne soit plus quelque chose d’imposé par un Occident mythique mais par le contact de pluralité. Je pense que l’universalité se réfléchit plus quand un Berbère rencontre un Mong à Toulouse que par un discours très généreux, très bien intentionné mais trop universaliste a priori. L’universali-té, ce n’est pas donné automatiquement. C’est un combat, c’est quelque chose à trouver et à construire ensemble.

Sortir. On a l’impression que chez les Fabulous Trobadors, tout est interdépendant : le civisme, la musique, la politique, la danse, l’éthique…
Claude Sicre. Tout est lié, mais ce qui est important, c’est que tout est autonome. C’est-à-dire qu’il faut faire un travail spécifique dans chaque domaine, et comme ce sont les mêmes personnes qui font ce travail spécifique sur plusieurs sujets, finalement les idées se retrouvent et il y a une liaison. Par exemple : si nous avons des idées politiques sur le travail de notre quartier, nous n’allons pas les faire passer en musique. C’est sur le chemin de notre travail musical que nous allons rencontrer des idées. Le public pourrait penser que l’on a fait une chanson politique parce qu’elle parle de Chirac ou d’un truc comme ça… Eh bien, pour nous, la chanson “L’anniversaire” est beaucoup plus politique, parce que même si on parle des petits oiseaux, le fait que l’on fasse se rencontrer sur une place publique des gens qui chantent et qui prennent la parole, c’est beaucoup plus politique. Faire se rencontrer, sur une place publique ou ailleurs, des personnes issues de milieux ou de générations différents pour qu’elles dansent ensemble, même sans qu’elles disent un mot, c’est politique. C’est un travail musical, sans qu’il soit question de texte ou d’élaboration de message. C’est un travail musical pour trouver les structures, les mélodies, les rythmes, les pas de danse qui correspondent pour que tout le monde puisse danser ensemble. Prévenir en permanence les gens avec des sujets sur lesquels tout le monde est d’accord, ça ne sert plus à rien… ll faut aller vers la pluralité des gens et vers autre chose. Ce sont aussi des moments de pacification, on ne peut pas toujours se bagarrer avec les gens, quand on fait des repas de quartier ou d’autres choses, on ne va pas demander aux gens leur étiquette politique. Sinon, Untel ferait la gueule à Machin parce qu’ils ne pensent pas pareil… Non, il faut un autre esprit, mais après, ç’a des répercussions sur le politique parce que les gens sont moins enfermés dans leurs logiques partisanes. Ils essaient de se mettre à la place des autres pour
comprendre.

Sortir. La musique des Fabulous Trobadors est issue des musiques traditionnelles occitanes et du Nordest brésilien, mais y a-t-il aussi une influence du rap ou du ragga ?
Claude Sicre. Pas du tout ! Je fais cette musique depuis très longtemps, bien avant que les Fabulous ne soient fondés, et il n’y avait à l’époque ni rap, ni ragga. Ensuite, quand le rap et le ragga sont arrivés, le public, ne sachant pas quelle étiquette nous coller, a appelé notre musique Rap/ Ragga, ou rap occitan. Nous avons donc été pris dans ces mouvements : nous avons fait des concerts avec des rappeurs, des gens qui font du ragga sont devenus nos copains, nous avons participé à des CD de compilations de rap ou de ragga… Par ce fait, les gens ont assimilé notre musique au rap ou au ragga. Musicalement, ça ressemble, mais ça n’a rien à voir… si ce n’est que dans tous les cas, on pose sa voix sur un rythme avec un dépouillement musical assez grand… ça fait une parenté… mais je pense qu’il y a maintenant une influence réciproque, du fait que nous avons une influence sur le ragga ou le rap français, ce sont des préoccupations que nous avons en commun, une parenté thématique du fait que l’on parle de son quartier.

Sortir. Ça ne vous met pas un peu les boules de voir une chanson comme “Il nous ment”, un hymne assez drôle de révolte ou de dénonciation, devenir un tube comme n’importe quel produit commercial ?
Claude Sicre. Cette chanson, on l’a plus entendue dans les manifestations que sur les ondes des radios. Commercialement, de toute façon, nos chansons, c’est zéro ! Pour notre maison de disques, les Fabulous, c’est pas un produit juteux… La chanson “L’anniversaire”, la maison de disques voudrait bien que ce soit rentable, mais maintenant il y a plein de gens qui se la passent, qui la connaissent, qui se la rappellent et qui la font chez eux. Ça ne rapporte pas un rond ! C’est très populaire, mais ça ne rapporte pas. Ce n’est pas pensé pour faire de l’argent, c’est pensé pour que les gens chantent. On peut avoir l’impression que c’est un truc qui marche… oui, c’est un truc qui marche chez les gens qui fêtent leur anniversaire ! Mais c’est pas pour ça qu’ils achètent plus de disques, mais nous on s’en fout, ce n’est pas notre préoccupation principale. C’est la même chose pour la chanson “Bonne nuit”, on reçoit plein de mails de personnes qui nous disent qu’elles ont trouvé d’autres couplets pour chanter à leurs petits… ça ne ressemble pas à de la consommation de tube ! Sinon, nous ne passons que très rarement sur les radios à part France Inter, un petit peu sur FIP et une chanson “Demain, demain” qui passe un peu sur Europe 1 et bien sûr, sur les petites radios de proximité… Mais les grosses radios : jamais.

Sortir. Merci, et on se retrouve au spectacle de La Couronne ?
Claude Sicre. Oui, ça me ferait plaisir que tu viennes improviser sur scène…
Sortir…? Glups…

Fabulous Trobadors La Couronne
Théâtre - samedi 5 février 20h30
Concert debout ! Tarif unique 12 €