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La Parole de…Joël Egloff

Le Prix du Livre Inter 2005 pour “L’Étourdissement” à Ruffec.
Chaque structure culturelle de la Charente reçoit dans la saison ce que l’on pourrait appeler des «têtes d’affiche». Fanny Ardant, Camille, Djamel Debouze, Jacques Higelin… Ruffec Hors Les Murs, dont la programmation est tournée vers la littérature, et la bibliothèque municipale de Ruffec reçoivent le 24 janvier Joël Egloff, auteur de 4 romans* superbes et «tête d’affiche» depuis qu’il a reçu le Prix du Livre Inter 2005. Un auteur moins médiatisé que les artistes issus du spectacle, pourtant, qualité, travail et rêve sont présents… peut-être même un peu plus. Le public charentais n’a pas rendez-vous avec une «star» … de l’humour noir et de la poésie mais avec un orfèvre au talent incontestable.
*
Edmond Ganglion et fils - Les Ensoleillés - Ce que je fais là assis par terre - L’Étourdissement.

Sortir. On qualifie vos romans de chefs-d’œuvre de l’humour noir. Il nous a fallu une deuxième lecture de “L’étourdissement” pour franchement rire de cet univers glauque que vous décrivez…
Joël Egloff. Il y a des réactions assez tranchées par rapport à ce livre. Il y a des lecteurs qui vont ressentir la part humoristique et d’autres qui vont ressentir l’aversion de l’univers décrit. D’autres sont sensibles aux deux en même temps.

Sortir. Il y a une troisième manière d’appréhender ce roman, c’est par son côté poétique…
Joël Egloff. Je suis très touché et sensible au fait que l’on puisse sentir de la poésie dans “L’Étourdissement” parce que c’est ce que j’aimerais avant tout pouvoir faire : introduire une part de poésie dans mes romans.

Sortir. Côté noirceur, vous ne trouvez pas que vous poussez le bouchon un peu loin ?
Joël Egloff. Il y a de ma part un parti pris à faire de la surenchère. C’était presque un challenge pour moi de décrire le pire endroit imaginable et du coup, je rajoute des détails qui deviennent burlesques. C’est à ces moments où l’on est sur le fil du rasoir que l’on peut basculer du côté de l’humour ou du tragique. Mais c’est une démarche assumée de ma part. Je me rends bien compte que des tartines au cambouis ou des chewing-gum au sparadrap sont des situations poussées à l’extrême.

Sortir. Ce qui surprend dans vos livres, c’est que l’on a envie de les lire à haute voix… Est-ce pour cela que l’on peut qualifier votre écriture de poétique ?
Joël Egloff. C’est curieux ce que vous me dites car j’écris à haute voix. Ça me fait plaisir que vous ayez eu ce réflexe-là car quand je travaille sur un texte, je parle à haute voix et j’ai besoin d’entendre la musique des mots et de la phrase. Ça m’aide beaucoup dans l’écriture. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si ensuite on a envie de lire à voix haute. Le fait de travailler ainsi me permet d’aller plus vite vers une version définitive. Je ne travaille pas par jets successifs. Je ne vais pas écrire mon texte et puis revenir dessus plusieurs fois. Je vais avancer très lentement, prendre du temps sur chaque phrase… produire peu, mais généralement, je reviens aussi très peu sur les choses écrites. J’ai besoin d’avancer avec le sentiment que ça tient à peu près la route. Je ne pourrais pas avancer avec le sentiment désagréable qu’il va falloir que je revoie mon texte ou que je revienne dessus.

Sortir. “Edmond Ganglion et fils” est un peu plus qu’un roman noir : sa fin est un peu immorale, non ?
Joël Egloff. Cela dépend de quel côté l’on se place. Si le lecteur se place du côté du personnage de Georges, oui, c’est immoral, mais si l’on se place du côté du personnage de Mollo, c’est tout l’inverse et il est complètement outré par ce qu’il vient de se passer. Je me place plus du côté du personnage de Mollo. C’est une volonté de ma part de piquer au vif et de faire voir jusqu’où on peut aller.

Sortir. Quand des critiques littéraires parlent de “L’Étourdisse-ment”, ils parlent d’un univers post-apocalyptique. D’autres personnes avec qui nous parlions de ce livre le situaient plutôt au début du siècle…
Joël Egloff. L’interprétation est possible de manière assez large, vu que je ne précise pas d’époque, ni de lieux bien définis. Personnellement, je vois “L’Étourdissement” plutôt de notre époque… ou alors futuriste… ou quelques années auparavant. Le placer au début du siècle inscrirait le roman dans un contexte très social à la Zola. Même si “L’Étourdissement” peut être aujourd’hui le quotidien de certaines personnes, je le place plus dans un contexte poétique et improbable. C’est pour cela aussi que je ne l’ai pas situé géographiquement, je le place plus dans une espèce de no man’s land et je ne me raccroche pas à la réalité. Je n’ai rencontré le décor de “L’Étourdissement” qu’avec certains éléments isolés, comme tout le monde. Quand je quitte une ville en train et que je traverse toutes ces zones faites de rouille et d’eaux stagnantes avec une toile de fond un peu industrielle. Je suis né en Moselle, qui n’est pas une région triste, mais on peut y voir un passé d’usines et de mines… ça fait partie du décor, mais comme il y en a un peu partout ailleurs…

Sortir. Dans tous vos romans, on sent que vous avez de la tendresse pour vos personnages…
Joël Egloff. Je n’en ai pas vraiment conscience mais oui, c’est vrai que je les aime bien quels qu’ils soient, les pires ou les meilleurs. Ils m’intéressent tous d’une manière ou d’une autre alors c’est sûr que j’ai de l’affection pour eux et je me sens proche d’eux. Pour les faire exister, j’ai besoin de me mettre dans leur peau.

Sortir. Quelles sont vos influences littéraires ou cinématographiques ?
Joël Egloff. En littérature, ce sont principalement des gens comme Céline, Beckett, Vian… Ettore Scolla ou Dino Risi pour le cinéma. Beaucoup le cinéma italien.

Sortir. Nous avons lu que vous avez été scénariste de film…
Joël Egloff. C’est vrai que c’est ce que l’on retrouve dans les biographies me concernant. Cela fait partie de mon parcours de tentatives. J’ai fait une école de cinéma et j’ai travaillé un peu dans le cinéma et beaucoup dans la vidéo. Parallèlement, j’écrivais des scénarios mais aucun n’a abouti. Ce n’était que des tentatives… et des échecs d’ailleurs. Mais c’est une page qui est tournée maintenant depuis quelques années. Je suis passé à l’écriture romanesque car pour les scénarios, il me manquait quelque chose. Mais je suis venu à la découverte du roman par le biais du scénario. Depuis plus de 6 ans maintenant, je ne travaille plus dans cet univers et je ne me consacre qu’au roman.

Sortir. Si l’on vous proposait d’adapter un de vos romans à l’écran, vous seriez d’accord ?
Joël Egloff. À vrai dire, il y a des gens qui s’intéressent à mon premier roman depuis un moment déjà. Ils ont travaillé sur le scénario mais je n’y ai pas participé et cela ne m’a pas du tout manqué. Je ne me vois pas, après avoir passé un an ou deux à écrire un livre et donc vivre avec en permanence, me replonger dans la même histoire mais façon scénario. À partir du moment où le roman est terminé, j’estime vraiment que l’objet est fini et que si quelqu’un veut porter son regard dessus, je suis plutôt curieux de voir quelle va être son interprétation. En tout cas, je ne suis pas obsédé par le fait de mettre mon grain de sel dans une adaptation.

Sortir. Mais cela ne vous gêne pas que quelqu’un le fasse ? On voit souvent des livres magnifiques, piteusement adaptés à l’écran…
Joël Egloff. C’est un coup de poker. L’auteur abandonne son œuvre. Après… je pense que l’on est surpris, agréablement ou pas. En même temps, je pense que j’arriverais à me détacher dans la mesure où ce n’est pas moi qui participerais à l’échec d’une adaptation éventuelle. Après, c’est le regard et le travail de quelqu’un d’autre. Ce que je préférerais, si un jour je me replongeais dans cet univers, c’est écrire un scénario original mais sans que ce soit une adaptation d’un de mes romans. Mais ce sont deux visions assez différentes. “L’Étourdissement”, par exemple, je ne sais même pas si c’est adaptable. Ça peut l’être certainement, mais avec une ré-interprétation et quelqu’un qui arriverait à prendre suffisamment de distance et un minimum de finesse. Filmer une décharge, un abattoir ou une station d’épuration, ce n’est pas facile. Tout cela pour dire que mes livres sont des objets qui existent par eux-mêmes.

Sortir. Chaque livre que vous avez écrit a été récompensé par un prix. Cela ne met pas la barre un peu haute pour le prochain ?
Joël Egloff. Ça a toujours été des surprises et je n’ai jamais eu d’ambition par rapport à ces prix. Je ne cherche pas à avoir un prix et surtout maintenant, après le Livre Inter, je suis assez satisfait pour un moment. Par contre, pour les critiques, je suis plus exposé qu’auparavant. Jusqu’à présent, j’ai été bien traité, mais d’un seul coup, les critiques peuvent se montrer plus sévères ou peut-être plus injustes. Je suis plus exposé, sans aucun doute.

Sortir. Vous travaillez sur un nouveau livre ?
Joël Egloff. Suite au Prix du Livre Inter, je suis encore pas mal en balade un peu partout et ce n’est pas facile de me remettre à travailler efficacement mais je suis impatient de le faire. Je ne sais pas encore vers quoi je me dirige, mais en tout cas, un univers moins typé que celui de “L’Étourdissement”.

Samedi 24 janvier 2006 à 20h30, salle des grands rocs à Ruffec. Entrée libre.
Rencontre avec Joël Egloff animée par Gérard Meudal, critique littéraire au journal “Le Monde”.