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La Parole de… GORAN BREGOVIC

Samedi 21 mai aux Chais Magelis à Angoulême : Goran Bregovic et son Orchestre des Mariages et des Enterrements. Racines dans les Balkans, dont il est originaire, tête dans le XXIe siècle, les compositions de Goran Bregovic mélangent les sonorités d’une fanfare tzigane, de polyphonies traditionnelles bulgares, d’une guitare, de percussions
traditionnelles aux accents rock… sur fond d’orchestre à cordes aux rythmes endiablés et de voix graves d’un chœur d’hommes, pour créer une musique que chacun de nous semble instinctivement reconnaître et à laquelle notre corps a du mal à résister.
De Belgrade où nous l’avons appelé, Goran Bregovic a gentiment répondu à nos questions…

Sortir. Vous faites une tournée en France avec l’Orchestre des Mariages et des Enterrements, c’est une grosse tournée ?
Goran Bregovic. Oh oui, je joue pas mal cette année, mais pas seulement en Europe… en Thaïlande, en Corée, à Hong Kong. En fait, cette année, je joue un peu partout.
Sortir. Vous êtes à Belgrade en ce moment, vous travaillez sur quoi ?
Goran Bregovic. En ce moment je prépare mon film (le scénario) et je répète dans un théâtre où je prépare un opéra qui s’appelle “Carmen de Bregovic avec fin heureuse” (happy-end) et que je jouerai l’année prochaine, au mois de décembre je crois, à Paris. Moitié film, moitié théâtre forain, ce sera une Carmen tzigane aux accents balkaniques.

Sortir. vous venez en France avec une cinquantaine de musiciens…
Goran Bregovic. C’est ma formation standard. C’est un orchestre symphonique adapté à ma musique. Il y a un chœur masculin qui vient de l’église orthodoxe, un orchestre de cuivres gitans, treize instruments à cordes et une chanteuse bulgare. C’est une formation que j’ai composée afin de créer un orchestre symphonique tel que je l’imagine.

Sortir. Et le répertoire ?
Goran Bregovic. Je vais jouer des morceaux que j’ai créés pour le cinéma mais aussi quelques morceaux liturgiques tirés de “Cœur Tolérant” sur le thème de la réconciliation, que j’ai écrit pour la basilique Saint-Denis il y a deux ans. Cette tournée va me permettre de ne pas jouer que des chansons, mais aussi des morceaux orchestraux que j’ai composés.

Sortir. Aujourd’hui vous considérez-vous plus comme un compositeur que comme un auteur de chansons ?
Goran Bregovic. J’ai déjà cinquante ans et maintenant, même si de temps en temps j’écris des choses très simples avec un refrain, j’aime surtout écrire des musiques un peu plus
complexes. La formation qui m’accompagne pour la tournée me permet de jouer les thèmes que j’ai composés pour le cinéma comme ils ont été écrits avant d’être adaptés pour l’image et dans leur intégralité.

Sortir. Vous étiez une star du rock, maintenant vous êtes un compositeur respectable…
Goran Bregovic. Honnêtement, pour moi c’est toujours pareil car même quand j’étais une star du rock, j’étais déjà très influencé par la musique traditionnelle, c’est d’ailleurs pour cela que mon groupe de rock’n roll était aussi connu dans l’Est. C’était déjà une collecte de musiques traditionnelles, comme aujourd’hui, sauf qu’aujourd’hui, je n’ai plus besoin, ni ma musique d’ailleurs, de l’habillage du rock’n roll.

Sortir. Ce sont vos années d’exil qui vous ont assagi ?
Goran Bregovic. Pendant la guerre, j’étais en exil à Paris et c’est sans doute à cette période que j’ai compris que la plus grande partie de l’Histoire de l’Art appartient aux artistes en exil. L’exil, humainement, c’est compliqué, mais pour l’artiste c’est une position généreuse. C’est une position qui permet de mieux travailler justement à cause de la distance.

Sortir. Vos musiques ont des influences religieuses ?
Goran Bregovic. Je viens d’une région qui est frontalière, dans l’Histoire humaine proche… entre les catholiques, les orthodoxes et les musulmans. C’est pour cette raison que l’histoire de cet endroit est aussi difficile. Mais en même temps, je suis né dans un endroit très éclectique et très moderne, car bien sûr, les gens s’y sont tués les uns et les autres pendant des siècles, mais aussi dans le même temps ils ont chanté et joué de la musique et écouté aussi l’autre. Alors voilà, je suis né dans un endroit où tout est déjà mélangé, contaminé on pourrait dire. Ici, rien n’est pur comme musique… mais est-ce qu’elle est jolie …? Oui ? C’est parce que ma musique a subi les influences des musiques musulmanes, orthodoxes et catholiques.

Sortir. Vous êtes aussi influencé par les musiques tziganes…
Goran Bregovic. Dans mon pays, quand on exerce le métier de musicien, on est assimilé à un gitan. Je ne suis pas gitan, mais quand j’étais jeune et que j’ai dit à ma mère que j’allais jouer du rock’n roll dans un bar à strip-tease, elle m’a dit : « Oh non, s’il te plaît, pas ce métier de gitan ! » Depuis toujours, j’ai été avec les gitans.

Sortir. Comment expliquez-vous l’engouement de votre musique très influencée par la musique gitane, alors que dans le même temps les gitans sont rejetés ?
Goran Bregovic. Malheureusement, les gitans, bien avant les juifs, ont été victimes de cette haine irrationnelle. Les gens sont touchés par la musique gitane, car pour les gitans il est très difficile de survivre, alors dans leur musique on peut sentir quelque chose de moderne : une chaleur et une volonté de vous dire : « C’est une musique honnête ! » De plus, je pense que la dernière vraie musique gitane, c’est la musique gitane avec les cuivres. Ce qu’il reste le plus souvent de la musique des gitans, c’est celle que l’on retrouve dans les restaurants… mais on ne peut pas mettre un orchestre de cuivres dans un restaurant parce que les musiciens doivent cracher tout le temps. Que ce soient les Roumains, les Hongrois, les Russes… avec leurs violons, ils sont tous morts parce qu’ils font maintenant de la musique de restaurant. La dernière Musique des Anges, c’est ici, dans cet endroit où les gitans jouent sur des instruments de musique militaire. Cela vient de l’époque de la guerre contre les Turcs parce qu’ ici, nous n’avions pas d’académie de musique et la seule façon d’avoir des instruments de musique militaire, c’était d’acheter des cuivres aux gitans. C’est depuis ce temps que nous avons des cuivres et que tout le monde ici s’est familiarisé avec ce son un peu militaire.

Sortir. Vous avez enregistré avec Cesaria Evora, Iggy Pop et bien d’autres… c’était un rêve d’adolescent ?
Goran Bregovic. Ce sont des artistes à qui j’avais toujours rêvé de demander un autographe dans ma jeunesse et qui ont beaucoup influencé ma jeune carrière de musicien, alors j’ai profité de ces disques pour leur demander non pas un autographe mais une petite participation, comme une signature.

Sortir. Dans quelle langue sont chantées les chansons de l’album “Tales and songs” ?
Goran Bregovic. Elles sont chantées dans la langue des gitans. Quand je suis né, ici on parlait une langue qui s’appelait le serbo-croate. C’était une langue qui mélangeait le serbe et le croate et qui cherchait à trouver des similarités entre les deux peuples. Cette langue n’existe plus depuis que le pays est divisé en deux États et que chacun des États veut mettre en avant l’identité des deux territoires. Pour moi, ce n’est pas confortable d’écrire dans une langue ou dans l’autre alors j’écris plutôt dans la langue des gitans, c’est la dernière langue qui est sur tout le territoire. Quand j’écris des textes pour des chœurs, j’écris dans une langue imaginaire… inventée.

Sortir. Pourtant, une des chansons du film “Underground” est devenue l’hymne national serbe…
Goran Bregovic. Plusieurs de mes chansons sont beaucoup chantées chez les nationalistes, mais je n’y peux rien. À partir du moment où mes chansons sont dehors, je ne les contrôle plus et elles vivent toutes seules. Dans mes chansons, il n’y a rien de nationaliste ou de belliqueux, ce sont des chansons d’amour. C’est le destin de la musique : quand elle est sortie de mon atelier, elle n’est plus ma propriété. Mes chansons sont devenues des chansons populaires.

Sortir. Orchestre pour Mariages et Enterrements, vous pensez que ces deux événements résument toutes les étapes de la vie ?
Goran Bregovic. Je viens d’un endroit où les surprises de la vie et de la mort sont plus accentuées qu’en Europe. Preuve de cette bizarrerie, c’est que les orchestres qui sont spécialistes pour les mariages, le sont aussi pour les enterrements. Dans la tradition orthodoxe, les gens mangent et boivent après l’enterrement et les musiciens jouent les musiques préférées de la personne qui est morte. Il peut arriver que dans l’enterrement, l’orchestre joue un morceau joyeux si c’était l’air favori de la personne qui est décédée. Les mariages et les enterrements, ce sont deux occasions importantes, pas seulement personnellement, mais aussi socialement, de se retrouver. Il me semble que vous avez déjà oublié l’importance des mariages et des enterrements, mais ici, c’est différent de chez vous. Moi, comme compositeur de ce pays, si je veux écrire une musique importante, ça doit être une musique que les gens ont envie de jouer dans les mariages et les enterrements, alors, ma mission finale, c’est d’écrire des musiques pour ces occasions. Mon orchestre, quand il ne joue pas avec moi, est composé de professionnels qui jouent dans les mariages et les enterrements.

Sortir. Dans un de vos disques, on peut entendre un air de bal musette français, c’est un hommage ?
Goran Bregovic. Ma musique est contaminée de tous les airs qui volent. Je vis dans un endroit où la musique est mélangée. Si on voulait analyser ma musique, on trouverait d’autres airs venus d’autres pays.

Sortir. Vous serez en France pour quelques dates. Comment ressentez-vous le public français ?
Goran Bregovic. Je suis content d’avoir l’occasion de donner tous ces concerts et pour moi, c’est un grand bonheur de jouer en France. Je suis un compositeur qui vient d’un pays qui a une petite culture musicale et venir jouer en France devant un public qui a une grande culture musicale, c’est un grand honneur...