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L'année en un coup d'oeil
parole

La Parole des… Ego comme X


Les éditions angoumoisines Ego comme X ont dix ans. Fondées en 1994 par Loïc Néhou, l’actuel directeur, Fabrice Neaud, Xavier Mussat et Thierry Leprévost, cette maison d’édition indépendante avait et a toujours pour but de publier des albums où « l'homme s'interroge sur lui-même et le monde qui l'entoure ». Une exposition à la Maison des Auteurs d’Angoulême, est revenue, du 26 novembre au 4 décembre dernier, sur ces 10 années de création. Et malgré la faible fréquentation de l’exposition, un sourire discret se lit sur le visage de Loïc Néhou : il vient d’apprendre que L’homme sans Talent, de Yoshiharu Tsuge, traduit et publié par Ego comme X, était nominé pour le Prix du Meilleur Album au 32e Festival de la bande dessinée d’Angoulême.


Loïc Néhou : Pour fêter les 10 ans, nous avons programmé plusieurs manifestations. On a commencé, en Mars, Avril, par une opération en librairie avec un livre offert pour l’achat de 40 euros d’ouvrages Ego comme X, pour inciter les libraires à remettre en place tout le catalogue. Ce livre fut spécialement réalisé pour l’occasion par Xavier Mussat (Sainte famille), Fabrice Neaud (Journal) et Philippe Squarzoni (Garduno, en temps de paix) ici, à la Maison des auteurs, et coédité par la cette dernière. Cette opération était associée aux déplacements d’une dizaine d’auteurs dans une dizaine de villes de France, pour des séances de dédicaces et des rencontres… Enfin, il y eu en juin une grosse exposition anniversaire au cabinet Arayo et Montini à Paris dans le 16e où, le temps d’une soirée, avaient été rassemblés quelques 170 originaux de tous les auteurs ayant publié un livre chez Ego comme X. Cette exposition s’est ensuite déplacée en octobre dans une galerie, l’atelier Z à Paris. Et à l’issue de ça, Pili Munoz (Directrice de la Maison des Auteurs), présente lors de la soirée chez Arayo Montini, a jugé intéressant que l’exposition vienne à Angoulême.

Sortir : Au départ, elle ne se destinait pas à Angoulême ?

LN : Du tout. C’était une exposition qui devait avoir lieu un soir. Un joli feu d’artifice avec 170 originaux. Une soirée événementielle pour ceux qui étaient là. Finalement, il y a eu des séances de rattrapage.

Sortir : Est ce que ce lieu revêt une importance particulière pour vous maintenant que l’exposition est ici, à la Maison des Auteurs ?

LN : Je trouve ça très bien. Évidemment, selon les endroits elle a pris une forme différente, mais si elle était très réussie au cabinet Arayo et Montini, je trouve qu’elle l’est également ici. Deux auteurs publiés par Ego comme X sont résidents à la MDA, Fabrice Neaud et Xavier Mussat. Il y a aussi Jimmy Beaulieu, le canadien qui va bientôt publier un livre chez nous. C’est un peu leur maison. Je regrette qu’elle ne dure pas plus longtemps, et en particulier pour le Festival.

Sortir : Quel est le fil conducteur de cette exposition ?

LN : Le fil conducteur est justement la ligne éditoriale d’Ego comme X qui se symbolise par une succession de planches ininterrompue, collées les unes aux autres avec un rythme induit par la fréquence de succession des planches de tous les auteurs.

Sortir : Comment s’est effectué le choix des planches ?

LN : C’est moi qui les ai sélectionnées. A l’origine je ne savais pas ce qu’il en serait fait par Frédéric Poincelet et Sylvie Chabroux qui ont conçu l’exposition. J’avais donc choisi une suite de dix pages pour chaque auteur, une scène un peu significative dans chaque livre, suffisamment intéressante graphiquement pour être exposée.

Sortir : On décèle à travers les planches une démarche singulière, celle du travail préalable de l’auteur ?

LN : Effectivement, il est intéressant de voir comment les auteurs travaillent. Certains travaillent à l’aide de collages par exemple ; il est intéressant aussi de voir le format choisi par chaque auteur, on ne se rend pas forcément compte de tous ces aspects une fois l’œuvre publiée en livre, alors que les planches ont été réduites. Souvent les auteurs réalisent leurs originaux sur grand format. D’autres travaillent aussi au format réel.

Sortir : C’est vrai qu’Ego comme X n’a pas l’habitude de publier des albums dans le format conventionnel de la BD franco belge. Quelle démarche artistique suivez vous pour que chaque album d’Ego comme X s’adapte à ….

LN : C’est tout simple. Il faut à chaque fois adapter le livre à l’œuvre. Il n’y a pas lieu de demander à l’auteur de se conformer à un cadre, de rentrer dans une boite qui serait un album cartonné couleur s’il a l’habitude de travailler à tel format, si il a envie de faire 500 pages au lieu de 44. La liberté est laissée à l’auteur ? Effectivement, la liberté est laissée à l’auteur. Ce n’est pas à l’éditeur d’imposer sa loi, de faire des livres carrés ou rectangulaires. Non, l’auteur travaille comme il l’entend, puis il propose son travail à l’éditeur qui est libre de l’accepter ou non. A mon sens, ce n’est pas à l’auteur de se plier aux petits desideratas des éditeurs avec leurs idées de collections à la noix qui n’ont pas de sens.

Sortir : Est ce que vous pouvez vous permettre de publier des albums dans ce format parce que vous êtes, et ce serait alors une chance pour vous, un label indépendant ?

LN : On l’a prise, cette liberté. Parce que si on avait attendu qu’on nous donne l’autorisation… On fait ce qu’on a envie de faire, et qui nous aime nous suive … (rires)

Sortir : Cette exposition marque t’elle l’affirmation pour Ego, moins d’une production, indéniable, que d’un chemin, une progression durant ces 10 ans ?

LN : En 10 ans, le catalogue s’est considérablement étoffé. Plus un livre succédait à l’autre, plus on s’apercevait que la démarche était cohérente; au bout de 10 ans on a effectivement une idée de ce qu’on voulait faire au départ.

Sortir : Est ce qu’une exposition va se reproduire ?

LN : A priori peut être dans 10 ans ! Ce n’est pas notre métier d’initier des expositions. Ça arrive que des auteurs soient exposés ici ou là à l’initiative de tel ou tel organisme. Lorsque l’on a été invité à Tôkyô pour exposer au musée des Beaux-Arts, évidemment on a accepté l’invitation avec joie.  Et dans ce cas-là, oui, l’exposition était de rigueur… Mais notre travail est de faire des livres. C’est donc quelque chose qui peut se produire mais c’est la première fois où cela était à notre initiative.

Sortir : D’accord. De l’expo à l’édition, une première question, classique : pourquoi ce nom d’Ego comme X ?

LN : « Ego » comme l’ego, de tout un chacun, et comme « X », comme quelque chose à explorer, comme l’inconnu en mathématiques, ou comme celui de n’importe qui. Et puis cela forme un jeu de mots désignant le mode d’expression choisi.

Sortir : La ligne éditoriale d’Ego comme X se résume en deux termes, « autobiographie » et « intimisme » ; pourquoi  ce choix ?

LN : Ce sont d’abord mes goûts. C’est ce que j’aime lire en littérature, voir au cinéma, et ressentir dans des œuvres d’art. C’est ce qui me touche.

Sortir : Au sujet justement de cette ligne autobiographique et intimiste, le neuvième numéro de votre revue, Ego, 200 pages d’auteurs issus de petits collectifs (entre autres Pierre Druilhe des Requins Marteaux, Grégory Jarry et Remi Lucas de Flblb, le Québécois Jimmy Beaulieu de Mécanique Générale), est introduit par la phrase de Paul Léautaud « La solitude conserve neuf. » Toujours ce parti pris et cette valorisation du « je » ?

LN : A mon sens, il est bien plus présomptueux, contrairement à ce que tout le monde pense, de vouloir rendre compte de ce que ressent « l’autre » à travers toute œuvre de l’esprit, quand on a pas encore exploré ce qu’on est soi-même. C’est à mon avis la moindre des politesses de commencer par soi avant de prétendre raconter l’histoire de quelqu’un d’autre. Même si la plupart du temps on nous dit « n’est-ce pas un peu nombriliste ?… » C’est une question pour moi totalement erronée et je pense que ce n’est ni de la prétention ni du nombrilisme. Commençons d’abord par se connaître soi-même. Et ce n’est pas être nombriliste de s’offrir aux autres, c’est de la générosité, qui plus est, dangereuse pour celui qui s’y livre. C’est une prise de risque énorme que peu de gens sont prêts à encourir.

Sortir : Environ 80 auteurs sont passés par Ego.

LN : Oui, 90, plus près de la centaine.

Sortir : Beaucoup d’auteurs sont passés, d’autres y sont encore. Comment les faites vous venir et pourquoi certains décident ils de partir ?

LN : D’abord il n’y en a pas beaucoup qui en partent. Et puis je crois qu’ils n’en partent pas définitivement la plupart du temps, à part quand ils décèdent, malheureusement. A l’origine, on sollicitait un peu plus d’auteurs, mais maintenant, avec la renommée, les projets viennent tout seul, on nous sollicite davantage.

Sortir : Quels auteurs souhaiteriez vous voir signer chez Ego ? Avez vous des ambitions à ce niveau ?

LN : Oui, mais je ne vous le dirai pas parce que ça pourrait compromettre les chances d’arriver à mes fins.

Sortir : Mystère donc. Et des livres à signer, vous pouvez en parler ?

LN : Oui. La réédition des livres de Jean Teulé, les carnets de James Kochalka, le premier livre de Lucas Méthé, un nouveau livre de Vincent Vanoli, deux livres de Jeffrey Brown, un de John Porcellino…Dans la prison de Kazuichi Hanawa, un manga qui va sortir bientôt … La suite de Palaces de Simon Hureau… la réédition de Love Hotel de Boilet et Peeters, ça commence à faire pas mal je pense. Et j’en oublie, que ceux-là me pardonnent…

Sortir : Vous parliez du « je »… Mais n’importe quelle production artistique pourrait se réclamer du « je », d’une expression de l’Ego, en quoi la bande dessinée peut elle spécialement le servir ?

LN : Tous les médiums peuvent le faire, mais certains sont plus proches de la main et de la personne que d’autres. C’est sûr que pour le cinéma, s’il faut je ne sais combien de techniciens, de décors et arrêter la circulation d’une ville entière pour tourner telle ou telle scène, la création est un peu moins directe. En bande dessinée, comme en littérature, on peut simplement œuvrer, avec un papier et un crayon.

Sortir : Est ce que la bande dessinée n’a pas une intimité avec le lecteur plus propre à ce dévoilement personnel, un rapport de proximité…

LN : Si, tout à fait. On a un rapport intime avec un livre, et c’est ce qui à mon avis a une grande valeur. En plus, le fait que le dessin, la narration, le texte, toutes ces choses marchent ensemble, est je pense quelque chose de très naturel. D’ailleurs, parfois certains écrivains comme Stendhal dans Souvenirs d’Egotisme, ou la Vie d’Henri Brulard, ont eux aussi, pour plus de commodité, commencé à faire des petits dessins dans la marge pour éviter une page entière de description.

Sortir : Selon vous, texte et dessin marchent ensemble, vous privilégiez donc le récit dans les albums Ego comme X, ou bien faites-vous en sorte que le graphisme conserve une part attractive ?

LN : C’est le récit qui compte : soit le livre fonctionne, soit il ne fonctionne pas. Il ne peut pas être réussi seulement du point de vue du dessin ou du scénario. Si l’un des deux est bancal, ça ne peut pas fonctionner. Il faut que cela forme un tout cohérent, que ça raconte quelque chose, et que cette chose s’impose d’elle même. On ne doit pas se poser la question : « mais voyons, c’est le dessin ou le scénario ?…. ». Non, c’est un tout, un ensemble.

Sortir : Très bien. La notoriété d’Ego comme X s’est construite autour de quelques auteurs phares et on pense bien sûr à Fabrice Neaud. Est ce qu’il a apporté une tonalité spécifique à Ego comme X ?

LN : De toute manière, une maison d’édition n’existe pas sans ses auteurs, des auteurs qui lui donnent une identité, qui dans le meilleur des cas lui sont fidèles, et tout cela fonde l’identité d’une maison d’édition. Par exemple une maison d’édition qui ne ferait que des traductions aurait à mon sens moins d’identité. Il faut qu’il y ait des « auteurs maison ». Et Fabrice Neaud fait partie de ces auteurs maison qui ont imposé, mis leur marque sur la maison elle même.

Sortir : Au sujet des traductions : vous avez traduit L’homme sans talent de Yoshiharu Tsuge, nominé pour le Prix du Meilleur Album, preuve de la qualité du choix et de l’adaptation par Ego. Qu’apporte cette traduction au catalogue Ego et est ce destiné à se poursuivre ?

LN : On l’a fait parce que cela nous semblait nécessaire, dans la mesure où il existait des œuvres qui n’étaient pas traduites en France et que, même s’il s’agit d’une traduction, ne pas publier un auteur qui ne l’a pas encore été, c’est un manque. C’est la même envie que celle de publier un livre inédit.

Sortir : Vous êtes parti du local et par un phénomène d’expansion, vous en êtes à démarcher des auteurs au japon, au Canada, aux EU. La BD locale ou tout au moins française ne vous suffisait elle plus ?

LN : A mon avis la bande dessinée locale n’existe pas. La bande dessinée française guère plus. Il existe la bande dessinée en tant que medium qui peut se développer dans tel ou tel pays. Bien sûr on a publié Fabrice Neaud et Xavier Mussat qui vivent ici, mais ça fait peu sur les 90 auteurs publiés dans la revue, moins de deux pour cent. On ne peut pas dire que ce soit local. Et pendant très longtemps on était uniquement estimés à l’extérieur de la Charente où personne ne connaissait notre existence ;

Sortir : Vous traduisez, mais vous commencer aussi à rééditer : pourquoi rééditer par exemple 3615 Alexia de Boilet ?

LN : C’est une chose importante et nécessaire je crois de mettre à jour les fondations ou alors ce qu’il y a en dessous des fondations d’Ego comme X, c’est à dire les auteurs qui nous ont donné envie de faire ce que l’on fait. Parce que si ces auteurs n’avaient pas été là, on ne ferait pas ce que l’on fait maintenant. A mon sens, il est important que les fondations fassent aussi partie du catalogue. C’est pourquoi on réédite Boilet, Teulé ou Pinelli.

Sortir : En quoi est-ce important de raconter le rien, l’insignifiant, l’anecdotique, à l’image de ce que réclame Frédéric Boilet ?

LN : D’abord ce n’est pas le rien, l’insignifiant, l’anecdotique quand Frédéric Boilet raconte une histoire d’amour. Quelqu’un peut-il me dire s’il existe quelque chose de plus important qu’une histoire d’amour ?

Sortir : Le quotidien ?

LN : Ce qui fait que l’on a envie de vivre au jour le jour. Ce qui nous fait nous lever le matin et passer la journée qui s’annonce plutôt que d’aller se jeter à la Charente. C’est important le quotidien : on le vit tous les jours !

Sortir : Des conseils à donner à des jeunes qui voudraient se lancer dans l’édition ?

LN : Les jeunes éditeurs, pourquoi je leur donnerai des conseils ? A t’on besoin de concurrents ? (rires) Qu’ils publient, (et je le dis aussi aux auteurs), et fassent ce que personne d’autre ne pourrait faire à leur place. C’est tout. Si c’est pour produire ce qui existe déjà, ça n’en vaut pas la peine.

Sortir : Vous vous placez alors dans une démarche d’anti conformisme, d’anti conformité ?

LN : Oui, mais c’est un peu fort, parce que dans anti conformiste, il y a l’idée de devoir être contre la conformité. Nous, on ne veut pas être contre la conformité, on ne veut simplement pas avoir de conformité. Ce n’est pas être contre, c’est n’en pas vouloir.

Sortir : Vous avez subi des coups durs au cours de ces 10 années ?

LN : C’était dur tous les jours. On est quand même parti de zéro franc à l’époque. Ce sont les livres faits les uns après les autres qui nous ont permis de publier tout ce qu’on a pu lire, une quarantaine de titres au catalogue, associés à la prudence avec laquelle j’ai opéré pour que les choses fonctionnent, et aussi aux sacrifices de tout un tas de personnes qui nous ont épaulé. Sacrifice personnel aussi.

Sortir : C’est beau ! Quel est point le point vue d’Ego sur la bande dessinée actuelle ?

LN : La bande dessinée est assez diverse. Il y a les auteurs dits indépendants, les mangas, la bande dessinée d’inspiration franco belge. Je suis extrêmement critique sur la bande dessinée qui se déploie à perte de vue de rayonnage où il y a plus de carton que de pages, et où le temps de lecture se réduit le plus souvent à douze minutes. Cette bande dessinée où il faut attendre un an pour connaître la suite d’une série. Il faut vraiment avoir 10 ans devant soi et beaucoup d’argent …. Par rapport à ça d’ailleurs, je trouve que les mangas ont une énorme supériorité, dont les éditeurs français et les auteurs feraient bien de s’inquiéter ; sinon, ils vont se retrouver sur le carreau sans comprendre pourquoi.

Sortir : Et qu’est ce que fait Ego pour lutter contre ça ?

LN : Nous on fait des livres sans tenir compte du diktat de l’album cartonné couleur de 44 pages vendu à 12 euros. Si on veut faire un livre de 30 pages, on fait un livre de 30 pages, si on veut en faire un de 500, on en fait un de 500 pages. Et ce n’est surtout pas l’éditeur qui impose le fait de faire une série. C’est l’auteur qui décide, c’est comme cela que ça se passe.

Sortir : L’auteur est au centre de la production ?

LN : On ne peut à mon sens pas faire autrement. C’est l’auteur qui fait le livre. L’éditeur est là pour le rendre le plus accessible possible à un éventuel public.

Sortir : Quel public ? Y en a t’il un spécifique visé par Ego ?

LN : Non. Plus de 40 livres ont été publiés et c’est à chaque fois la même chose. Comme pour le Journal (Fabrice Neaud), pour lequel je pensais qu’on en vendrait 300, que ça n’intéresserait pas beaucoup de monde ; résultat, on en a vendu 30 fois plus. Finalement, le fait de penser uniquement à son seul plaisir de lecteur et vouloir le faire partager, porte ses fruits. Ceux qui pensent savoir ce qu’attend le public et vouloir lui donner des choses prémachées se trompent. Il se trouve que certains de nos livres ont rencontré un public important. C’est bien qu’à un moment donné on ait pu flirter avec le grand public.

Sortir : Mais ce n’est pas une ambition ?

LN : Absolument pas.

Sortir : Est ce que pour l’instant vous avez les moyens financiers de produire ce que vous souhaitez ?

LN : Oui, ça va. Mais encore une fois, c’est au prix de sacrifices. Les bureaux d’Ego comme X, par exemple, sont chez moi. Mon salaire est extrêmement modeste, le plus bas que la loi l’autorise, c’est ce genre d’aménagement qui permet de faire les livres que l’on souhaite. C’est ce qui est le plus important.

Sortir : Vous semblez véritablement passionné. Je pense que tous les éditeurs ne sont pas prêts à un tel engagement et ne font pas de chaque album un acte de publication créatif ?

LN : Bien sûr. D’ailleurs, je ne veux pas être obligé de produire des livres pour que la machine tourne et pour pouvoir payer le loyer…. C’est ce que font la plupart du temps les éditeurs, ils remplissent le catalogue pour entretenir une machine qui finalement les dépasse. Et ce n’est plus le livre lui même qui est important, c’est le fait d’en avoir publié un certain nombre. Chez nous chaque livre est important. Et s’il arrive que certaines années, on publie moins que d’autres, ce n’est pas grave. En plus, on s’aperçoit que l’on en produise deux ou huit, ils sont de la même manière distingués et remarqués. Ça veut bien dire que ce n’est pas la quantité qui compte.

Sortir : Le noir et blanc chez Ego, est ce un parti pris ? Et la couleur est elle une nouvelle tendance ?

LN : Le choix du noir et blanc c’était au début.  Les auteurs travaillent souvent en noir et blanc. Si on voit autant d’albums cartonnés couleur, je reviens dessus, c’est parce que les éditeurs estiment que c’est plus vendeur, et ils demandent donc aux auteurs de faire des albums en couleur même si, la plupart du temps, ce ne sont pas eux qui font les couleurs, c’est un coloriste. Quand un auteur arrive avec du noir et blanc chez Ego, je lui dis d’accord. S’il arrive avec de la bichromie, je lui dis d’accord. Et s’il arrive avec de la couleur, je lui dis d’accord. Encore une fois, l’auteur est maître de ce qu’il a envie de publier. Ce n’est pas à nous de le lui dire.

Sortir : Comme ce n’est pas à vous de lui dire comment aborder la sexualité : dans les oeuvres d'Ego, le dévoilement du corps, de la sexualité et du fantasme sont très souvent envisagés sur un plan tangible et singulier…

LN
 : Je suis souvent atterré du peu de naturel dont usent, la plupart du temps, les auteurs de bande dessinée pour rendre compte de la sexualité. Alors que c’est une des choses les plus importante de l’existence de chacun, elle est souvent reléguée au rang du fantasme conformiste ou de l’interdiction. La sexualité est une chose naturelle, il faut en parler naturellement comme elle se produit dans la vie. Il n’y a pas à la sublimer ou la refouler…

Sortir : Nous allons à présent évoquer le Festival de la bande dessinée d’Angoulême. Vous venez d’apprendre que L’homme sans talent, de Yoshiharu Tsuge, publié par Ego comme X, était nominé pour le Prix du Meilleur Album. Heureux ?

LN : Je me réjouirai si on l’a (rires).

Sortir : Ce prix au Festival n’est pas anecdotique ?

LN : Ah non. Mais je préfère me réjouir quand ça en vaudra la peine.

Sortir : Est ce une reconnaissance d’avoir un prix à Angoulême ?

LN : Oui. Parce qu’il n’y a pas trop d’autres distinctions que celles-ci.

Sortir : Il y a le prix de la critique….

LN : Encore eut-il fallu que tous les critiques votent.

Sortir : Blankets de Craig Thompson a eu le prix.

LN : Ce prix n’est pas à l’honneur des critiques.

Sortir : Vous trouvez qu’il est issu d’une pensée consensuelle ?

LN : Oui, absolument. On a tellement l’impression que ce livre a été fait pour obtenir des prix.

Sortir : Est ce qu’il y a eu un partenariat particulier d’Ego avec le Festival pendant ces 10 années d’existence ?

LN : Ils ont été, cette année, partenaires de l’exposition à l’atelier Z ainsi que pour la rencontre au centre Wallonie Bruxelles avec Philippe Lejeune. Et visiblement, ils devraient l’être aussi pour les prochaines expositions, si elles ont lieu.

Sortir : Que pensez vous du Festival, de ce qu’il est devenu ?

LN : Cet événement est une bonne chose. C’est sûr que si j’avais eu à faire un festival, je ne l’aurai peut être pas fait comme ça. Mais il est là, c’est le seul, il a au moins cet immense mérite, d’être le seul Festival au monde de cette ampleur. Aucun autre ne peut rivaliser. C’est une institution.

Sortir : Est ce que vous aimeriez avoir une place privilégiée vis à vis du Festival dans la mesure où vous êtes un éditeur local, angoumoisin qui plus est ?

LN : C’est à dire que l’on est un peu embêté dans cette position, parce que si le Festival ne s’intéresse pas à nous, on se demande pourquoi, et s’il s’y intéresse trop, cela peut provoquer des réactions extérieures du type : « Ah oui mais c’est parce qu’ils sont de là… », remarque que j’ai entendue de la part de Jean Christophe Ogier, alors que jusque là nos rapports n’avaient jamais été privilégiées en quoi que ce soit. C’était tout à fait injuste de sa part. Nous n’avons jamais été traités à meilleure enseigne que les autres. Et en plus avec la suspicion qu’on le soit !

Sortir : Est ce que les différents pouvoirs publics ont épaulé Ego comme X jusqu’à présent ?

LN : Maintenant, oui. Auparavant non. Mais il y a 4 ans, date qui correspond à la décision de la région de fonder le Pôle Image, Magelis, la Maison des Auteurs, les élus ont pris conscience qu’il y avait un vivier, quelque chose qu’il fallait promouvoir. Il y a une quarantaine, peut être une cinquantaine d’auteurs en Charente, et jusque là, tout le monde s’en désintéressait. En outre, il y a dans cette ville le seul festival au monde faisant qu’à l’autre bout de la planète, quand on dit Angoulême, c’est «  ah, la bande dessinée ». Les pouvoirs publics n’avaient pas du tout conscience de cette force d’attraction et de rayonnement, mais ça commence à s’arranger.

Sortir : Le monde suit de plus en plus une logique économique concurrentielle et d’impératifs de rentabilité. Est ce que Ego va pouvoir continuer à suivre son chemin d’indépendant ? Craigniez vous pour l’avenir ?

LN : Non. Pas plus que jusqu’ici. Je pense que les difficultés seront les mêmes qu’elles ont été jusqu’alors. Et on aura un peu plus d’armes pour lutter, et ça fait un petit temps qu’on est là. Même si je suis très pessimiste en général, je ne pense pas qu’il faille s’inquiéter outre mesure.

Sortir : La question rituelle pour finir : Angoulême, la Charente, qu’en pensez vous ?

LN : Je suis venu ici adolescent pour le Festival. J’ai eu envie d’y faire mes études à cause de l’atelier bande dessinée des beaux arts. Et j’y suis resté parce que les choses se sont faites comme ça. La ville a des attraits, la Charente aussi, je regrette qu’il ne neige pas. (rires). Et c’est peut être l’une des choses qui feraient que j’aurai envie d’aller vivre ailleurs un de ces jours. Sinon, c’est suffisamment près de la mer pour être agréable.

Sortir : Mais Ego comme X restera sur Angoulême ?

LN : Je ne peux pas savoir ce que la vie peut nous réserver. Pour l’instant il n’y a rien de prévu, mais il n’y a pas plus une volonté de rester là que de partir. Je n’ai le désir ni de l’un ni de l’autre.

Sortir : S’il neigeait…

LN : S’il neigeait à Angoulême et qu’il poussait des montagnes, je resterai assurément. Il est tout de même possible que je passe toute ma vie ici, mais il faudrait qu’Ego comme X marche assez bien pour que je puisse me payer une maison à la montagne. Alors vous voyez ce qu’il reste à faire : acheter nos livres ! (Rires)


Interview réalisée par Julien Ausou.

A paraître chez Ego comme X :

Janvier / Février 2005 : Dans la prison, de Kazuichi Hanawa

Mai 2005 : Gens de France et d’ailleurs, de Jean Teulé / Ça va aller, de Lucas Méthé /
Brighton Report, de Vincent Vanoli

Juin 2005  : Love Hotel, de Frédéric Boilet et Benoît Peeters / Bureau des prolongations, de Simon Hureau