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L'année en un coup d'oeil
parole

La Parole de… l’Imprévu

À Montembœuf, pas de panneau “Village pittoresque” ; l’entrée est signalée par un panneau “Village métissé”. En effet, ce petit bourg reçoit depuis maintenant onze ans des concerts décentralisés du festival angoumoisin. Et il y a quatre ans, Montembœuf a inventé le festival de l’Imprévu, dont le leitmotiv est le droit à la différence. Pour enfoncer le clou, le mot d’ordre cette année est : La culture est un droit pour tous. Outre des invités de marque, des troupes de spectacles de déficients mentaux y montreront de quoi elles sont capables.
Métissage, différence, résistance, Charlie Nebout, l’un des instigateurs de la manifestation, est intarissable…

SORTIR : 4e Festival de l’imprévu : nous avons lu le programme, tout y est inscrit, heure par heure. Rien d’imprévu dans cette affaire, non ?
C. NEBOUT. Et le bal Grolandais ? Si on écrit sur le programme :
« d’énormes surprises », c’est que tout n’a pas été dévoilé à propos de ce bal… De plus, tout au long du week-end, des artistes ou des personnalités plus ou moins connues sont attendues… mais on ne peut pas les annoncer car nous ne sommes pas sûrs de leur présence… Au dernier festival de Confolens, le groupe Mes Souliers sont Rouges a annoncé sur scène, à notre grande surprise, qu’il serait présent à l’Imprévu…

SORTIR : Cette année, comme l’année dernière, les déficients mentaux seront au cœur du festival… C’est devenu la raison d’être de l’Imprévu ?
C. NEBOUT. Tous les ans, le festival a une thématique différente. La première année, nous avons fêté la loi de 1901 et Mamie (pivot culturel de Montembœuf). La deuxième année a été l’année du PACS avec Pougne-Herisson, le Nombril du Monde, et la mise en place du terrain neutre et du consulat du Groland. L’année dernière, pour l’édition 2003, j’ai voulu renouer avec mes racines professionnelles qui étaient d’accompagner des déficients mentaux. Non pas les accompagner aux spectacles, mais dans le spectacle au travers de pratiques artistiques et culturelles. Nous considérons qu’à travers cette thématique, nous sommes aussi dans le métissage et dans l’acceptation de la différence. Le thème du festival l’Imprévu de l’an passé était “l’autre regard” et on peut s’apercevoir que l’autre regard est en train d’évoluer, même si ce n’est qu’une petite goutte d’eau… Recevoir Musiques Métisses dans notre village de Charente limousine il y a onze ans, ce n’était pas un pari gagné d’avance. Aujourd’hui, c’est une évidence, le regard porté sur le métissage a changé. Il n’y a rien d’équivalent dans la région pour les déficients et beaucoup de choses sont encore à faire dans ce domaine…Nous ne voulons pas non plus avoir uniquement cette spécificité, mais aussi un décalage avec ce côté atypique et foldingue comme le PACS avec Pougne, le projet de souterrain qui va relier les deux communes…

SORTIR. Quel partenariat avec l’ADAPEI (Association Départe-mentale des Amis et Parents de l’Enfance Inadaptée) ?
C. NEBOUT. Il y a aujourd’hui des éducateurs spécialisés qui se sont lancés dans la création et qui travaillent pour ce festival en essayant de créer ou de monter une pièce avec des déficients. La particularité cette année, c’est qu’il y aura aussi des troupes professionnelles de déficients mentaux puisqu’il y a des centres d’aide par le théâtre qui existent en France. Même si l’ADAPEI est un partenaire privilégié, une trentaine d’associations œuvrant dans le domaine de la déficience mentale seront présentes… mais aussi des associations spécifiques aux autismes, et des petites associations peu connues dont une, dont le nom m’échappe, qui aide des gens quelque peu déprimés. C’est ouvert à toutes les associations qui soutiennent des gens en situation de souffrance.

SORTIR. Vous n’avez pas peur que le public culpabilise et se sente un peu voyeur en allant voir des déficients mentaux sur scène ?
C. NEBOUT. Ç’a été l’une des appréhensions que nous avons eues l’année dernière. Nous n’avons vu personne larmoyer en sortant des différents spectacles proposés, au contraire, le public se sentait tout petit. Il était scotché par le niveau des prestations. C’est là justement où le regard change puisque tu viens assister à un spectacle et non pas faire une visite au zoo. Tu paies pour voir des gens sur scène : tu peux donc t’attendre à voir quelque chose qui tienne à peu près la route.

SORTIR. Un forum est prévu : “Art, culture, lieu où le normal peut être un handicap”. Tu peux expliquer ?
C. NEBOUT. Au cours de ce forum, des artistes et du personnel de l’éducation spécialisée interviendront et parleront de ce qu’ils font au sein de leurs structures. Ils nous démontreront, puisqu’ils le démontrent au quotidien, que l’intégration, ce n’est pas qu’un vain mot et qu’au travers de disciplines culturelles, le regard peut évoluer et changer. Mais il serait bon de considérer que chacun a sa part de handicap. Toi ou moi, qui sommes considérés comme des gens normaux, serions bien incapables de monter sur scène et d’avoir le succès que certaines troupes de déficients ont obtenu l’an passé. Le public est sorti conquis et ému, non pas par sensiblerie, mais grâce au travail des artistes sur scène.

SORTIR. Au niveau de la programmation : Sansévérino, les Acrostiches, Jaulin, Groland… C’est important pour un festival aussi atypique que l’Imprévu d’avoir des têtes d’affiche ?
C. NEBOUT. Très important. L’important c’est d’y faire venir un grand public et que des gens, des publics différents s’y croisent, s’y rencontrent.

SORTIR. Quelle est l’implication des artistes sur ce festival ?
C. NEBOUT. Si la question est :
« Est-ce qu’ils viennent jouer gratuitement pour une bonne cause ? », il y a un petit peu des deux, les artistes ont besoin de manger, nous avons vu depuis plus d’un an maintenant que les intermittents avaient un sérieux problème pour pouvoir continuer à nous divertir. L’Imprévu est une manifestation importante au travers de laquelle les artistes ont des cachets complètement normaux. Par contre, nous avons ce que l’on appelle nos
« cousins », nos cousins de Pougne et d’ailleurs et des artistes que l’on a rencontrés à plusieurs reprises et qui tiennent à venir, même si les cachets qu’ils demandent sont vraiment minorés par rapport à ce qu’ils exigent d’habitude. Mais nous tenons à ce qu’ils aient quand même un cachet puisque tout travail mérite salaire. Mais, loin de moi l’idée de les taxer de sensiblerie, les artistes viennent surtout à l’Imprévu pour participer à un festival. Le bon esprit qui règne et la part de délire qui existe au festival, à travers la Cuvée Grolandaise, la Montempougne, la présentation du tunnel souterrain qui va être creusé entre Montembœuf et Pougne-Herisson… font que l’on ne se prend pas trop au sérieux… Pas de sensiblerie dans tout cela.

SORTIR. Quelle interactions entre les déficients et les artistes ou les artistes entre eux ?
C. NEBOUT. Je me souviens de la réaction du groupe Lo’Jo, l’an dernier, qui a été littéralement scotché, autant que le public d’ailleurs, par le groupe d’électro-pop Affiche qui jouait avant eux. Des déficients mentaux ! Lo’Jo ne se doutait pas que cela pouvait exister, alors forcément, ç’a créé des affinités avec Montembœuf, mais pas seulement, puisque c’est aussi dans notre village que Lo’jo et Kent se sont rencontrés l’an dernier. Sur le prochain album de Kent, les filles de Lo’Jo chantent sur la chanson “Le voyageur”. Montembœuf, avec ses petits moyens, est un vrai lieu de rencontre qui a une reconnaissance institutionnelle réelle. Je compare souvent l’Imprévu à Musiques Métisses. C’est un lieu d’échange et de métissage à l’écoute d’une minorité (même si je n’aime pas utiliser ce terme).

SORTIR : Le festival va encore prendre de l’ampleur dans les années qui viennent ?
C. NEBOUT. On ne dépassera pas cette dimension de festival. C’est assez lourd à gérer : 80 bénévoles et un travail quasi quotidien depuis le mois de novembre 2003 avec trois éducatrices et des bénévoles montembelviens. Il est d’ailleurs à noter que ces éducatrices de l’ADAPEI ont eu du temps de mise à disposition pour l’organisation de ce festival. Si nous sommes aidés par la Région, ce n’est pas que pour nos beaux yeux, mais aussi parce que ce que nous faisons a du contenu. Monter un festival, c’est facile. Acquérir de la crédibilité, pérenniser un projet et construire quelque chose avec des déficients mentaux, c’est plus dur.

SORTIR. Quelles retombées pour les troupes de déficients ?
C. NEBOUT. Prends le cas des Acrobacirques… Ils sont passés à Montembœuf l’année dernière, ils ont décroché des contrats pour jouer en milieu ordinaire, sur des scènes normales. Il y a eu un reportage sur France 3, suite à l’Imprévu de l’an dernier, où l’on interviewait des acteurs. C’était des acteurs qui parlaient et non plus des déficients mentaux. Le côté « débilou » était devenu une abstraction. Pour eux le festival l’Imprévu est le seul lieu où ils ont le pouvoir de s’exprimer comme ça. C’est un petit grain de sable, mais si cela nous permettait de porter un regard sur l’autre et de l’accepter…