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La Parole des
Intermittents
Slicer, les Arrosés, Les Petits
chanteurs à la Gueule de Bois, Sky dancer, et pas mal
de techniciens
Le samedi 6 décembre, à
La Nef, à l'occasion d'un spectacle fourre-tout mêlant
danses, musiques, vidéos et cirque, ce sera l'occasion
d'écouter ce qui chagrine tant les intermittents dont
les actions ont défrayé la chronique depuis
le début de l'été. L'occasion de faire
la fête aussi.
Nous avons rencontré quelques membres de la Cie des
Arrosés, membres de la Coordination 16 qui regroupe
les intermittents du département
SORTIR. Ne craignez-vous pas une dégradation
des relations avec le public qui a peut-être mal compris
les actions des intermittents depuis le début de l'été,
que ce soit sur les festivals ou à la télévision
?
LES ARROSÉS. Ça dépend où.
Les Arrosés ont annulé leur spectacle au Jeudi-Jeux
de rue à Angoulême cet été et le
public a très bien réagi. Il est resté
pour discuter et pour comprendre. Visiblement, une grande
majorité du public, après avoir entendu les
revendications, soutenait l'action des intermittents . Plus
de 200 signatures de soutien ont été collectées
ce soir-là. Mais c'est tout ou rien. Il y a d'autres
endroits où le public huait les intermittents car il
voulait absolument voir le spectacle.
SORTIR. Comment pensez-vous que le mouvement des intermittents
est perçu par le public en général ?
LES ARROSÉS. Les médias ont essayé
de faire croire au public que nous ne travaillons que 507
heures par an. Ce qui est médiatisé le plus
quand les médias parlent de monde du spectacle, ce
sont les grosses boîtes de production. Le public ne
comprend pas que ces gens qui gagnent déjà bien
leur vie osent encore venir pleurer à la télé.
SORTIR. Ce n'est pas très cohérent d'annuler
des spectacles et d'en créer un, le 6 décembre,
pour les même motifs
LES ARROSÉS. Nous ne sommes plus dans la même
dynamique qui consistait à annuler tous les spectacles.
Nous avons trop longtemps
" forcé le dialogue " avec le public, maintenant
nous souhaitons un peu de compréhension du public,
que celui-ci se sente solidaire de la création artistique.
Nous souhaitons profiter de la soirée du 6 décembre
pour expliquer aux spectateurs nos différentes actions
depuis l'été et le protocole du 26 juin. Nous
avons récemment organisé un forum au Théâtre
d'Angoulême et le public est venu en nombre, très
certainement conscient que la modification du protocole allait
interférer sur la qualité et le choix des spectacles.
Après toute cette série d'annulations, les gens
ont envie de comprendre le fond du problème
SORTIR. C'est quoi le fond du problème ?
LES ARROSÉS. Cet été, après
le 26 juin, la réaction a été épidermique
et spontanée. Dans l'urgence, le désarroi et
la douleur, et devant le manque de reconnaissance de l'État
pour notre travail, il y a eu des réactions spontanées
qui était bonnes ou mauvaises, dont les annulations
de spectacles ou de festivals. En septembre, nous avons essayé
de changer notre manière d'agir en réinstallant
un dialogue et en essayant de travailler sur du long terme.
Il était peu concevable, pour des raisons économiques,
d'envisager le même type d'action qu'en été
en faisant annuler par exemple des saisons entières
dans les salles de spectacle. Nous avons fait un forum du
Théâtre d'Angoulême, nous allons proposer
d'autres forums avec d'autres publics, à Rouillac,
à Cognac
La réaction de cet été
était très spontanée.
SORTIR. Le statut qui régit votre assurance
chômage s'appelle le Statut d'intermittence du spectacle,
de l'audiovisuel et du cinéma. Est-ce que le problème
ne vient pas de cet amalgame entre le spectacle vivant et
l'audiovisuel ?
LES ARROSÉS. C'est ce qui a été
proposé par les partenaires sociaux : séparer
le cinéma, l'audiovisuel et le spectacle vivant. On
parle de 40 tel : des intermittents qui vont disparaître,
mais au sein des compagnies de cirque ou de théâtre
de rue, cela représente plus de 80 tel :. La corporation
qui est en danger maintenant, ce n'est pas l'audiovisuel,
ni le cinéma, ce sont les troupes de théâtre
de rue, des compagnies qui étaient déjà
en situation précaire. Cette réforme ne va toucher
exclusivement que le spectacle vivant. Le cinéma, par
exemple, va pouvoir continuer à payer des cachets et
à employer à plein temps des intermittents.
Ce protocole va peut-être permettre de réaliser
des économies mais en supprimant toute une création
artistique. Les intermittents avaient fait des propositions
réalistes qui étaient en tout premier lieu que
les entreprises de l'audiovisuel arrêtent de tricher
en falsifiant les temps de travail. Aujourd'hui, le nouveau
protocole va permettre aux entreprises de l'audiovisuel ou
du cinéma de continuer de tricher.
SORTIR. Le ministre de la Culture promet un plan de
lutte contre les fraudes
LES ARROSÉS. Le problème, c'est qu'il
ne connaît pas bien les fraudes
et trop bien les fraudeurs. Manifestement, cet homme ne connaît
ni les conditions de vie et de création des intermittents,
ni les intermittents. Il y a quelque temps, ce brave homme
proposait pour les intermittents la création d'un guichet
unique qui permette de regrouper sur une caisse les différentes
cotisations
cela fait 4 ou 5 ans que le guichet unique
existe ! Soit il le fait exprès, soit il n'est vraiment
pas au courant !
SORTIR. La nouvelle loi stipule que les intermittents
doivent effectuer 507 heures en dix mois
Comment fait-on
pour calculer 507 heures si on part du principe qu'un spectacle
dure environ 2 heures ?
LES ARROSÉS . Un cachet, pour un artiste, c'est
12 heures. Pour les techniciens, c'est 10 heures, voire 8
heures. Un artiste a donc 43 cachets à effectuer pour
avoir 507 heures
un peu moins d'un par semaine. Mais
ce n'est pas du tout basé sur le temps de travail réel,
c'est complètement irréaliste. Si on tient compte
du trajet, du montage des décors, du spectacle, du
démontage et du trajet retour : on fait déjà
plus de 12 heures, mais bon
Ces 12 heures ne prennent
pas du tout en compte le temps de création, les répétitions.
Pour nous qui ne sommes pas une compagnie subventionnée,
l'assurance-chômage nous permet de continuer à
créer. La caisse chômage devient dans notre cas
une caisse de solidarité qui nous permet de faire notre
travail et au public de venir voir un spectacle sans que cela
lui coûte trop cher, ni que cela coûte trop cher
à la collectivité. Ce système permet
donc au public de voir des spectacles à des prix abordables.
Si ce système disparaît, soit nous augmentons
considérablement le prix de nos spectacles et seuls
les gens fortunés pourront assister à nos représentations
(les autres regarderont la télé), soit nous
mourons.
SORTIR. Un technicien n'a pas les mêmes contraintes
de création et de répétitions que les
artistes ?
LES ARROSÉS. Non, mais il travaille beaucoup.
Que ce soit un technicien-lumière ou un technicien-son,
la plupart du temps, il arrive sur place la veille du spectacle.
Un technicien-lumière a aussi un travail de création,
c'est lui aussi qui va donner l'ambiance du spectacle. C'est
ce que l'on appelle la Création lumière. Ce
sont des heures de répétition. Mais c'est vrai
que le statut que nous défendons est unique quelle
que soit la corporation. Sans techniciens, on ne peut pas
travailler, ils sont aussi fondamentaux que nous dans un spectacle.
Il y aurait peut-être des découpes à faire
pour les différentes corporations qui sont touchées
par le changement du statut : un régime spécialement
adapté pour les artistes, un pour les techniciens,
un pour les gens de l'audiovisuel
le problème,
c'est que le régime est revu à la baisse pour
tous et encore moins adapté aux petites structures.
Le régime tel qu'il existait n'était pas foncièrement
mauvais puisqu'il nous permettait de vivre, mais il n'était
pas adapté à chaque cas, avec des différences
d'honnêteté et d'indemnités énormes
entre le monde du spectacle vivant et le monde de l'audiovisuel.
Nous n'avons jamais joué sans prendre un cachet, même
si nous avions déjà dépassé depuis
longtemps le nombre d'heures qui nous ouvrait des droits.
Nous touchons entre 4 000 et 5 000 F d'assedic par mois. Plus
nos cachets
nous ne roulons pas sur l'or mais nous travaillons,
et c'est la seule façon pour que nous puissions continuer.
La plupart des petites compagnies comme nous sont dans la
même situation financière. Ce sont elles qui
tentent de préserver ce statut et que l'on retrouve
dans les manifestations des intermittents. Ce sont elles qui
vont disparaître. Ceux qui abusent du statut ne descendent
pas dans la rue avec nous, ils n'en ont pas besoin puisque
avec la nouvelle réforme, ils pourront encore s'en
sortir.
SORTIR. Quels sont les grands changements de cette
réforme du statut ?
LES ARROSÉS. En gros, à présent,
il va falloir faire 4 cachets par mois, et si possible, toujours
au même tarif. Il y a ce que l'on appelle la carence
où il faut faire au moins un cachet tous les 15 jours.
En février, par exemple, si nous ne jouons pas notre
spectacle pendant 15 jours, l'année suivante, en février,
nous ne toucherons pas d'indemnité pendant la quinzaine
correspondante. De plus, si un intermittent touche
200 F par jour d'indemnités, si'l touche un cachet
de 100 F, ça lui supprime 5 jours, s'il touche un cachet
de 1 200 F, ce sont 6 jours qui sautent. Et il y a en plus
un système de calcul qui repousse la fin de période
de cotisations et qui fait que les 43 cachets nécessaires
se trouvent hors de la période qui ouvre des droits.
C'est un peu compliqué
mais pour le Medef, c'est
efficace. La conséquence, c'est qu'il va falloir beaucoup
produire et ne plus avoir le temps de répéter.
Avec le nouveau protocole, les abus vont continuer, donc le
déficit aussi. Il paraît assez clair que sur
du long terme, ce statut va disparaître et c'est ce
que nous voudrions éviter. Nous allons nous retrouver
sous le régime général ou avec les mêmes
statuts que les intérimaires
Quant à la
caisse de l'Unedic, le calcul qui a été fait
pour établir qu'il était déficitaire
par la faute des intermittents semble pour le moins fallacieux.
Les grosses stars, par exemple, ne touchent pas les assedic
car leurs salaires sont plafonnés. Par contre, elles
cotisent, et ces cotisations ne rentrent pas en compte dans
les recettes. Compter scrupuleusement les dépenses
et oublier une bonne partie des recettes, ce n'est pas très
honnête. Mais quand on veut noyer son chien
SORTIR. Les cotisations des intermittents sont-elles
plus élevées que celles du régime général
?
LES ARROSÉS. Elles sont de 2,05 en gros. Quand
nous touchons un cachet de 700 F, ce cachet coûte à
peu près 1 500 F à l'employeur. Les bars-concerts
que vous citez dans le magazine "Sortir" sont plombés
par ce système. Quand 4 musiciens prennent 500 F chacun,
ce qui est peu, le patron de bar doit, lui, sortir 4 000 F,
ce qui est beaucoup et même insupportable. Certes, il
y a de petits arrangements à ce niveau, mais ce ne
sont pas ceux qui creusent le déficit et le plus souvent,
les musiciens qui travaillent " au noir " le font
parce qu'ils ont besoin de manger, pas pour changer de Porsche
ou pour se payer un appartement à la montagne. Ce ne
sont pas ces petites fraudes qui ont creusé le pseudo
trou de l'Unedic.
SORTIR. Vos spectacles sont en général
achetés par des grosses structures, non ?
LES ARROSÉS. Il y a aussi des petites associations
ou des petites structures culturelles qui ont peu de moyens
et qui ont envie de proposer des spectacles de qualité
à leurs publics, c'est évident qu'elles sont
aussi pénalisées et ne peuvent pas acheter des
spectacles comme le nôtre
et en plus, ils ne comprennent
pas pourquoi le prix de notre spectacle est si cher. Si le
protocole passe
non seulement des intermittents vont
disparaître, mais il y a aussi plein de petites structures
qui ne pourront plus du tout se payer de spectacle. Ceux qui
trichent avec l'intermittence à coups de millions seront
toujours là.
SORTIR. Vous proposez quoi ?
LES ARROSÉS. Quand nous défendons le
système, nous sommes conscients que nous défendons
aussi des choses qui sont indécentes, donc, nous ne
demandons pas qu'il reste tel qu'il est, nous demandons juste
que nos revendications soient transmises à Paris et
si possible, examinées avec attention. Nous souhaiterions
que le ministère de la Culture prenne en compte la
création et la qualité de notre travail. Qu'il
réfléchisse à tout ce qui peut faire
qu'aujourd'hui, nous réussissons à proposer
des spectacles, et qu'il nous propose un système pour
que nous puissions continuer. Il y a peut-être plusieurs
systèmes : des systèmes pour les grosses productions,
des systèmes pour les petites compagnies, des systèmes
pour les compagnies qui sont déjà subventionnées.
Mais tout cela mérite discussion.
SORTIR. Vous êtes partis en tournée hors
de l'Hexagone. Comment les autres artistes d'Europe jugent-ils
ce statut ?
LES ARROSÉS. Nous sommes, avec ce statut tel
qu'il existe encore aujourd'hui, un exemple pour le monde
entier. L'exception culturelle française !!! Ce système
permet une émulation créative que peu de pays
peuvent se vanter d'avoir. En Italie ou en Espagne, l'été,
sur les festivals de cirque ou d'arts de la rue, 60 tel :
de la programmation est française. Grâce à
ce statut, par exemple, la culture des arts du cirque en France
est vraiment unique. Ce statut implique une richesse culturelle
qui elle-même implique une richesse économique.
Ne citer que l'exemple du Festival d'Avignon serait réducteur.
Quand Les Arrosés sont arrivés à Rouillac,
avant La Palène, il y avait des tas de maisons à
louer. Depuis, il n'y en a plus une. La Palène a développé
la vie économique en plus de la vie culturelle. Les
gens apprécient d'habiter à la campagne et de
pouvoir voir des spectacles. En six ans, 4 usines se sont
installées à Rouillac, on ne dit pas que c'est
uniquement grâce à La Palène, mais
Le fait que nous soyons une exception culturelle permet aussi
que nous vendions facilement nos spectacles à l'étranger.
SORTIR. Quel est le but de la soirée du 6 décembre
?
LES ARROSÉS. Le projet est de grouper en une
soirée ce que l'intermittence peut rassembler comme
corps de métier : les techniciens évidemment,
le cirque, les musiciens, les danseurs, la vidéo, mais
aussi de rencontrer le public. On fera un petit laïus,
mais ce ne sera pas un forum. C'est aussi une façon
de faire voir au public quel type de spectacle le protocole
va faire disparaître.
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