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La Parole de
Yves Jamait
Il fait partie des coups-de-cœur du magazine Sortir. Nous l’avions découvert en 2003 au festival Musique en Bérulphie à Montbron et avions été subjugués par la qualité des textes et de la musique… Nous étions depuis un peu dépités de voir que ce chanteur talentueux ne trouvait aucun écho dans les médias et donc, par le fait, était peu connu du public. Mais le vent tourne et Jamait, depuis quelque temps, fait quelques apparitions TV et ses passages radios se font moins rares (y’a pas de mal…). Le chanteur Jamait et ses potes seront donc sur scène au moins de juin à La Couronne. Nous vous conseillons vivement de réserver votre soirée…
Le 16 juin 2006 à La Couronne
Depuis 2003, nous t’avons entendu deux ou trois fois à la radio, à des émission comme TTC ou Pollen (France-Inter), puis plus rien…Le démarrage a été dur ?
Yves Jamait. Ç’a été dur de démarrer, mais d’un autre côté, j’ai vécu plus de vingt-cinq ans de boulots les plus divers dans toutes les conditions possibles, donc, la galère, je connais ça. Même en me disant que cela n’avançait pas beaucoup, j’avais quand même le statut de chanteur et je n’étais plus autre chose… et ça, je le vivais plutôt bien. Mais, pendant longtemps, je ne savais plus où étaient mes repères.
Maintenant, oui, c’est rageant de voir que quand on a un public, il faut aller prouver aux médias qu’il y a un public, pour qu’ils puissent dire que l’on existe. C’est un truc bizarre que j’ai découvert à ce moment-là. Je suis tombé des nues en découvrant le système médiatique : si tu n’as pas d’attaché de presse, on ne parle pas de toi. à part quelques-uns qui, comme Foulquier de temps en temps, te consacre un petit coup de cœur, ce qui fait une couverture médiatique assez minime.
Oui, c’est vrai, c’est gênant à la fin.
Tu es venu à la chanson assez tardivement ?
Yves Jamait. J’ai pourtant l’impression de tremper dedans depuis que je suis tout-petit, mais oui, j’y suis venu professionnellement assez tard. Je n’avais même pas l’intention d’en faire un métier… c’était un rêve de gosse. J’ai rencontré un copain qui faisait aussi de la musique et je lui ai dit : « Tiens, je ferais bien un disque, histoire de faire voir à mes enfants que je n’ai pas toujours été un looser. » Je me suis dit que cela ferait aussi plaisir à l’enfant que j’ai été et du coup, ben voilà… ça a suivi… c’est vrai que je le dis aujourd’hui avec une certaine nonchalance.
On a fait comme tous les groupes, nous sommes allés montrer un peu partout ce que l’on faisait et puis on s’est aperçus que ça amenait du monde (et pas forcément un public qui sortait habituellement d’ailleurs). Au bout de deux ans de tournées, on s’est dit : « Allez, on sort un album et on arrête de bosser ! Allons jusqu’au bout de la chose !! »
Le nom du premier groupe, c’était “De verre en vers” ?
Yves Jamait. Oui le groupe s’est appelé De verre en vers jusqu’au moment où l’on a fait ce disque. À ce moment, le groupe s’est appelé Jamait et le disque a pris le nom du groupe : De verre en vers. Jamait, c’est le nom du groupe, même si c’est d’abord mon nom. Nous avons toujours travaillé en groupe.
Qui sont les membres du groupe Jamait ?
Yves Jamait. Laurent Delors à la guitare, Christophe Marozzi à l’accordéon, aux claviers et au piano, Hervé Faisandaz à la batterie, Marc Descloître à la basse et il y a Didier Grebeau, qui s’est occupé de la réalisation du dernier album et qui a porté un regard sur la mise en scène ; il fait des percus et nous rejoint de temps en temps sur scène.
Tu as réalisé le graphisme de la pochette du premier CD. Tu fais aussi de la peinture ?
Yves Jamait. Pour cet album, on a utilisé un de mes tableaux. C’était la première fois que je faisais une peinture à l’huile sur toile, donc, pour la pochette, je suis allé chercher ce vieux truc. J’étais très attiré par la BD quand j’ai appris à dessiner. Mais je ne fais pas de peinture régulièrement : de temps en temps, je réussis quelque chose. En ce moment, quand je me remets à la peinture, je repasse un coup de rouleau sur ce que je viens de faire car je ne suis pas satisfait et je ne sais pas trop où je vais.
Avec ton petit côté rétro, tu te démarques un peu de la nouvelle chanson française ?
Yves Jamait. Je fais une chanson traditionnelle qui sent un peu sous les bras. J’aime l’héritage de la chanson française. Mon héritage de la chanson ne s’arrête pas à une pseudo pop ou une je ne sais quelle “gainsbourisation” de la chanson. La chanson, c’est autre chose. Ce sont les autres qui se démarquent, pas moi. Je revendique beaucoup plus l’influence d’Aznavour que celle des Beatles.
Aznavour, Le Forestier… Renaud, peut-être ?
Yves Jamait. Oui, tous ces chanteurs m’ont influencé. Je n’écoute quasiment que de la chanson française. Je sais ce qui s’est passé dans le monde du rock, de la pop et du folk à travers mes potes parce que c’était un peu rare dans les années 70 ou 8O des gens qui n’écoutaient que de la chanson. Quand on me parle de « nouvelle chanson », je suis un peu sceptique car il y a toujours eu des chanteurs. Je pense plutôt qu’il y a un nouvel intérêt des médias pour la chanson.
Quels sont les chanteurs actuels que tu écoutes ?…
Yves Jamait. J’aime bien Allain Leprest, Gérard Morel, Nicolas Jules, Aleksi HK. J’adore Jehan !…
Ton dernier album est plus sombre…
Yves Jamait. C’est vrai que sur les quinze chansons de ce nouvel album, je suis d’une inspiration assez pessimiste dans l’ensemble. Je ne suis pas quelqu’un de gai. Les gens qui sont dans le bonheur benêt et désuet me gonflent particulièrement. J’aime bien sentir qu’il y a de la douleur chez les gens… sans en faire un étalage non plus, bien sûr. Je ne suis pas gai, la vie n’est pas gaie. Il faut être dans une espèce de “cul-bénitation” benoîte pour trouver que la vie est belle. La vie, je la prends avec ce qu’il y a au bout… au bout de la mienne et de ceux qui m’entourent, je sais ce qu’il y a et ça ne me met pas en joie. Je ne me lève pas un seul jour sans penser à la mort.
Il y a quand même de l’amour dans tes chansons…
Yves Jamait. Bien sûr qu’il y a de l’amour. Mes chansons sont un mélange de tout ce qui fait la vie, mais j’aime bien aussi quand l’amour est un peu triste. L’ironie de l’amour me fait rire : entre ces grands élans passionnels que l’amour suscite et ce que ça devient autour de la vaisselle… j’aime bien ce regard que l’on peut avoir, assez cynique, sur l’amour. Il n’y a pas une de mes chansons où je dis “je t’aime”. C’est une des mes contraintes. Je peux dire tu es belle, je te désire… Il y a tellement de chansons avec je t’aime. C’est un raccourci trop facile. Une fois que c’est dit, tout est dit, il n’y a plus qu’à se casser, voilà, la chanson est faite… et puis, comme c’est la seule phrase que les filles espèrent, elles restent comme ça en état d’attente.
Quand on parcourt les articles qui te sont consacrés dans la presse, les mots qui reviennent souvent sont : “bistro”, “néo-réaliste”, “zinc”, “lutte des classes”, “prolo parisien endimanché”, “casquette”, “front populaire”… ça ne te fatigue pas à la fin ?…
Yves Jamait. ça promène les journalistes… ça les fait voyager. À chaque fois que j’ai essayé de m’expliquer, ils étaient tous un peu perdus. Maintenant que je les laisse faire, ils ont tous envie de me voir comme un prolo ou comme un titi parisien. Certes, ç’a un peu de vrai, mais bientôt je vais me retrouver comme le héros du prolétariat. Ce serait un peu désuet aujourd’hui. C’est assez drôle, mais bon peu importe, au moins, ils parlent de moi. Je viens d’un monde ouvrier, je ne l’ai jamais nié, mais pas au point de me revendiquer comme chanteur prolo. Je ne mets pas une casquette de titi parisien, mais une casquette irlandaise à chevrons, tout bêtement parce que j’aime bien la forme. Le fait de mettre un costume sur scène, c’est plutôt un petit clin d’œil au music-hall. Je n’avais pas envie d’être dans n’importe quelle mode, donc le truc le plus neutre, c’était le costume. Le tout donne effectivement un look de “36”, “front populaire endimanché”, ce que je suis loin de revendiquer. Je crois qu’aujourd’hui, plutôt que de rester dans leurs communautarismes, les gens pourraient pour une fois se retrouver, pour une fois accepter les différences des uns et des autres et se retourner contre ceux qui nous foutent vraiment dans cette merde. Je n’oublie pas qu’il y a des gens qui se sont battus pour nos congés payés et qu’aujourd’hui, nous sommes en train d’en faire le deuil.
Tu réfutes le terme de chanteur engagé, pourtant tu as des chansons comme Y en a qui… qui ne laissent pas de place au quiproquo…
Yves Jamait. J’ai des chansons qui sont dans l’engagement. Je ne suis pas chanteur engagé, je suis chanteur d’abord. J’essaie de faire des chansons d’humeur… qui peuvent être engagées ou d’amour… ou de colère. Dans Qu’est-ce que tu fous, je chante un mec qui est en colère parce que sa nana s’est barrée. Sa colère finit par une tristesse profonde, mais je voulais faire une chanson sur un gars en colère. Après, ce n’est pas à moi de juger si ce gars est un mec bien ou pas bien. Pour la chanson Y en a qui…, on m’a traité de démago, mais c’est l’humeur d’un moment. On sortait de l’usine avec un pote et on a vu le patron se pointer. On s’est dit : « Il y en a qui seront jamais dans la merde. » Dans ma chanson, je me sers d’un personnage qui relate ce moment. Ce personnage, c’est un peu moi, mais c’est aussi mon pote à qui on venait de refuser une augmentation. De voir le patron passer en Chevrolet Camaro, c’est vrai que c’est un peu énervant. Je chante aussi des chansons d’amour et on ne me met pas pour autant l’étiquette de chanteur romantique. Je suis un peu un mélange de tout cela. Le but, c’est surtout de ne pas avoir d’étiquette. En tout cas, surtout ne pas croire qu’à nos concerts, tout le monde a le poing levé et que l’on va écouter de la pseudo-Internationale… ce n’est pas le cas. Maintenant, que la chanson Y en a qui… soit chantée dans les manifs’, c’est mon grand plaisir ! C’est un peu un exutoire, une chanson. Je suis content de l’impact qu’elle a. Si les gens sont en colère et la scandent le point levé, tant mieux ! Maintenant, s’ils dansaient un slow dessus, je serais un peu plus sceptique…
On sent quand même dans tes chansons ton origine ouvrière…
Yves Jamait. Oui, mais ça fait un moment maintenant que je l’ai quittée. Je ne revendique pas non plus cette étiquette prolo. Depuis que j’ai 18 ans, je me suis aperçu que j’étais un peu con, que je n’avais rien appris à l’école et j’étais fasciné par les gens qui avaient une certaine culture, un certain savoir. Maintenant, et pour le reste de ma vie, je resterai le cul entre deux chaises. Je resterai toujours attiré par ce monde intellectuel fascinant dans lequel je n’ai jamais réussi à entrer. Mais en même temps, il y a mon origine ouvrière, pour laquelle j’ai eu longtemps une espèce de répulsion, et dont aujourd’hui je suis fier. Tout ce mélange fait que je me sent le cul entre deux chaises.
Tu as déjà des chansons pour un troisième album ?…
Yves Jamait. Je n’écris pas énormément, donc je n’en ai pas d’avance. Je suis un peu angoissé de savoir que, contractuellement, je dois sortir un autre album dans deux ans. Les chansons, je les laisse venir. Je pense qu’il y a une certaine évolution dans le second album… une certaine élégance. Mais il y avait une fraîcheur dans le premier album que l’on ne retrouve pas dans le deuxième. Le troisième album sera aussi différent. J’espère juste pouvoir encore être en phase avec le public.
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