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La Parole de
Judith Nab
19 bis, rue Léonard Jarraud
Depuis le 10 mai, à La Couronne, la Cie du Théâtre/Espace a investi un appartement à étages, abandonné depuis plusieurs années, caché dans l’enceinte de l’abbaye. Pendant vingt minutes et par groupe de 4 personnes, simplement guidé par la lumière et la musique, le spectateur effectuera un parcours dans l’univers si particulier de la compagnie.
À noter : la musique de Jacob ter Veldius, compositeur néerlandais, écrite pour ce spectacle.
Judith Nab, moteur de la compagnie, avec un adorable accent des Pays-Bas, a répondu à nos questions.
Sortir. Comment es-tu arrivée à La Couronne ?
Judith Nab. Je suis déjà venue dans la région pour présenter un autre spectacle, notamment à L’Avant-Scène à Cognac et autour de Bordeaux… et aussi au Théâtre de La Couronne. Jean-Michel Perez (ex-directeur du théâtre) m’avait amenée à l’abbaye où il organisait “Animal”, “Végétal” et d’autres choses et m’avait confié un trousseau de clés en me disant que je pouvais me promener dans l’enceinte de l’abbaye. Puis il m’a demandé si quelque chose me donnait l’envie de monter un projet dans ce lieu. C’est comme ça que j’ai découvert cet appartement…
Sortir. C’est toi qui as eu l’idée de cet appartement ou Jean-Michel Perez te l’a suggérée ?
Judith Nab. Non, il ne connaissait pas du tout les installations dans une maison que j’avais déjà faites en 2001 et j’aurais pu proposer autre chose, mais je suis tombée sur cet appartement abandonné, en ruine, et je lui ai proposé ce spectacle.
Sortir. Quelles ont été tes impressions en visitant cette maison la première fois ?
Judith Nab. Quand je suis rentrée dedans, elle était abandonnée depuis au moins sept ans et j’étais la première personne à y pénétrer depuis cette période. Les volets étaient fermés et le lierre passait à travers. En les ouvrant et à la lumière du jour, j’ai vu que des plantes avaient pris silencieusement possession des lieux. Après, j’ai rencontré des personnes qui ont habité dans cette maison : un vieux monsieur qui habite encore à La Couronne et qui a 80 ans maintenant.
Sortir. Y a t-il des objets qui se trouvaient dans la maison quand tu l’as découverte et qui sont maintenant dans l’installation ?
Judith Nab. Pas énormément, car la maison était vraiment vide, mais dans la chambre à coucher, le lavabo et le bidet sont restés en place, par exemple. Il subsistait des traces de vie que j’ai essayé d’imaginer et d’accentuer. Par contre il y avait une atmosphère et cette lumière que nous avons essayé de sauvegarder comme quand je l’ai vue la première fois. Nous n’avons pas essayé de plaquer des choses sur cette maison, mais d’en faire sortir ce qu’elle semblait respirer.
Sortir. Combien de temps a-t-il fallu pour préparer la maison ?
Judith Nab. Nous avons travaillé pendant 5 semaines ici avec mon équipe. Par contre, revenus aux Pays-Bas, nous avons travaillé pendant pas loin d’un an, certes pas à plein temps mais de façon quand même assidue, en collectant et en travaillant sur des objets, en cherchant des réponses à certains mécanismes… Techniquement, c’est assez énorme car tout est à inventer. Il faut faire des essais pour éviter que les machines aient des problèmes. Quand un mécanisme a été trouvé, par exemple pour faire sortir les billes dans la chambre d’enfant, il faut que cela puisse fonctionner 24 heures sur 24 pendant au moins deux mois.
Sortir. Tu es hollandaise, tu as suivi des cours à l’École du Mime Marceau et aujourd’hui, tu proposes un spectacle sans acteur. Tu cherches une parade pour surmonter les barrières des langues ?
Judith Nab. Non, ce n’est pas la volonté première. Ces formes de spectacles sont venues naturellement et petit à petit, nous développons peut-être une sorte de langage où ce n’est pas le texte parlé qui prime. Il y a du texte dans 19bis rue Léonard Jarraud, mais il est intégré dans la musique et dans l’atmosphère. Cela ne rentre pas dans mon imaginaire de proposer des spectacles où les choses sont dites sur place par une personne vivante. Dans ce que je propose, beaucoup de choses font partie du domaine du rêve, de l’imagination, du souvenir ou du fantasme et donc, ne sont pas palpables et ne peuvent être dites… ce serait trop direct. Alors, effectivement, ce spectacle propose un langage universel pour les humains. Si des gens qui voient ce spectacle le comprennent alors que d’autres ne le comprennent pas, ce n’est pas à cause de la barrière de la langue, mais certainement à cause de différences d’éducation ou de culture… ou de problèmes personnels.
Sortir. Est-ce que tu penses que les références aux maisons abandonnées sont les mêmes dans tous les pays ?
Judith Nab. Je ne sais pas car je ne connais pas tous les pays, mais je pense qu’il doit y avoir des différences dans la façon que l’on peut avoir à s’attacher à une maison ou à appréhender une maison abandonnée. Je me rends bien compte qu’il y en a une, par exemple, entre les Pays Bas et la France. Ce que je cherche, dans mes spectacles, ce ne sont pas les différences mais les choses communes. Si je devais faire aujourd’hui un spectacle dans une maison abandonnée en Chine, je chercherais plutôt les choses que nous avons en commun et pas les choses qui sont différentes. Bien sûr, je chercherais sûrement des petits détails anecdotiques de temps en temps pour dire quelque chose de plus sur les personnes qui auraient occupé cette maison, mais pour que cela puisse parler à tout le monde. Il faut quelque chose d’universel et mettre en valeur ce que nous avons en commun : partout les gens prennent des douches, le soir ils mangent à table, ils vont au lit ou ils se disent des choses…
Sortir. Dans la chambre d’enfant, une poupée a un couteau à la ceinture… ?
Judith Nab. C’est une petite blague. C’est une poupée ancienne que j’ai trouvée et son costume m’a paru effrayant. On dirait qu’elle a un habit de boucher et son regard est terrible. Ce n’est pas une poupée très sympathique que l’on a envie d’offrir à un enfant. J’ai trouvé assez incroyable la façon dont les adultes peuvent imaginer des jouets pour des enfants, non pas pour les aider à se développer de façon libre, mais pour tout de suite avoir une influence… c’est pour cela que j’ai mis le couteau à la ceinture.
Sortir. Dans ton imaginaire, qu’est-ce qui s’est passé dans le bureau ?
Judith Nab. Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé mais en tout cas, c’était un endroit de travail donc une pièce en dehors de la maison d’habitation où le père devait être pour vérifier des papiers en dehors de la vie quotidienne. Il s’est peut-être noyé dans des papiers qui arrivent toujours, de partout… ça n’arrête pas, il faut toujours ranger ces papiers, ou bien rajouter des chiffres ou des lettres… ça devient presque quelque chose d’abstrait où l’homme s’est perdu… et puis, il y a tous ces réveils, ces pendules que l’on entend tout le temps et qui donnent une impression d’oppression, que le travail, dont on peut se demander s‘il est utile, n’est jamais fini… finalement les choses et le temps font leur chemin et se moquent de l’homme qui était là et qui aurait pu faire autre chose… et c’est peut-être ce qu’il a décidé de faire puisqu’il est parti…
Sortir. Dans la chambre des parents, d’où proviennent les extraits de film que l’on entend ?
Judith Nab. Il y a des phrases que j’ai prises dans “Dédé d’Anvers” avec Jean Gabin et Simone Signoret, dans “Les Portes de la Nuit” avec Yves Montant (c’est le film dans lequel il chante pour la première fois “Les Feuilles Mortes”). Il y a aussi des phrases d’Apollinaire extraites de “Lettres à Loulou” et qui sont dites par un acteur… c’est un petit peu érotique, mais c’est volontairement caché au milieu des autres extraits, sinon, ce serait trop brut…
Sortir. Tu n’as pas envisagé de mettre des odeurs dans le spectacle ?
Judith Nab. Il y en a un petit peu mais je ne voulais pas en rajouter trop car la maison possède déjà ses propres odeurs, même si elles ne sont pas très fortes. J’avais pensé mettre des odeurs dans la cuisine, par exemple. Il n’y a pas besoin de logique, mais si j’avais mis des odeurs complètement illogiques, cela aurait pu décontenancer le spectateur. J’aurais pu mettre une odeur de pourri, mais cela aurait été désagréable et aurait empêché le spectateur de se laisser aller, mais cela aurait été logique puisque c’est une maison abandonnée. Si j’avais mis une bonne odeur de plat, comme si la cuisine était juste faite, cela aurait trop guidé les spectateurs vers un chemin qui les mène à la confusion… Par contre j’ai mis un peu d’essence de lavande dans la chambre à coucher… et dans la salle de bains, il y a une odeur de menthe qui vient de la douche…
Sortir. Tu as d’autres projets après La Couronne ?
Judith Nab. Je prépare un nouveau spectacle pour octobre aux Pays Bas et après, je vais sûrement le jouer en France, mais pas tout de suite… je viendrai sûrement à L’Avant-Scène à Cognac avec ce nouveau spectacle. Je participe aussi à un autre projet en Autriche avec un autre metteur en scène et je vais aussi, probablement, faire un autre projet de maison à Charleville-Mézière pour un festival. Mais c’est un projet qui est un peu grand pour nous qui ne sommes qu’une petite compagnie et puis cela veut dire que, si nous l’acceptons, nous ne pourrons pas faire de projet ailleurs. Ces installations dans des maisons nécessitent un travail assez intensif et nous ne pouvons pas en faire 2 ou 3 par an ; c’est pour cela qu’il nous faut choisir où nous le faisons. Nous sommes en ce moment à La Couronne, ce qui implique que nous ne sommes pas ailleurs… Je regrette simplement qu’il n’y ait pas plus de monde qui soit venu voir ce spectacle jusqu’à présent… mais je suis optimiste, car je sais que cet interview va paraître dans le magazine “Sortir” qui est beaucoup lu…
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