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La Parole de…Kerfi, de Babel-Caucase

Le 9 avril à Sers, la 6e édition de Pâques de l’Art sera consacrée au voyage. Donc, en plus des artistes (créateurs en tout genre), un convoi de roulottes venues de Bretagne fera étape à Sers ce jour-là : carrousel marin, la guinguette de la compagnie El Kerfi Marcel et l’Atelier Grandélire. Ils offriront leurs spectacles et animations sur la place de la mairie avant de rejoindre la grande caravane Babel-Caucase en partance pour la Tchétchénie, dans le but de faire un geste fort de solidarité et d’échange artistique avec ce pays ravagé. Intrigués, nous avons téléphoné à Kerfi de la Compagnie El Kerfi Marcel pour un peu plus d’explications. Sympa, le gars.

Vous faites partie de la compagnie El Kerfi Marcel ?
Kerfi. Je suis musicien (batteur) et comédien. Disons plutôt clown moderne. Je fais partie de la compagnie El Kerfi Marcel (Kerfi, c’est moi, et Marcel, c’est l’accordéoniste) et aussi d’un groupe qui s’appelle l’Atelier Grandélire avec le musicien Scott Taylor. Je parle des deux formations, car les deux partent en Géorgie et en Tchétchénie. Je suis aussi le propriétaire d’une roulotte qui sera un peu le point central des festivals dans le Caucase.

Quelles sont les différences entre les deux formations ?
Kerfi. Imaginez, deux musiciens, une roulotte-scène, accordéon, clarinette, trompette, tuba, tambour, tam-tam, appeau, ukulélé... Vous mettez tous les instruments dans une boîte de concert, vous mélangez avec une bonne dose de bonne humeur et d’envie que ça sonne. L’Atelier Grandélire : musique sans OGM. El Kerfi Marcel : spectacle sans OGM, mais pas les mêmes. La roulotte sera lieu du spectacle musical de l’Atelier Grandélire (deux musiciens) et de spectacles de marionnettes de El Kerfi Marcel ; elle sera aussi lieu de rencontres, joutes et improvisations avec les musiciens locaux. L’Atelier Grandélire sera chargé de la régie de scène à l’intérieur du Caucase.

Lorsque vous ferez étape à Sers le 9 avril, vous serez sur la route du Caucase, c’est bien cela ?
Kerfi. Nous partons de Bretagne, nous nous arrêtons à Sers. Puis nous rejoignons le reste du convoi Babel-Ouest à La Cartoucherie d’Ariane Mouchkine à Vincennes. C’est un lieu symbolique car Ariane Mouchkine soutient ce projet depuis le début. D’ailleurs, la conférence de presse concernant cette opération Babel Caucase sera donnée à La Cartoucherie. Donc, nous jouons à La Cartoucherie le vendredi 13 et le lendemain, nous partons là-bas.

Quel est le but de ce convoi jusqu’en Tchéchénie ?
Kerfi. On va essayer de donner de l’humanité aux habitants qui sont en guerre depuis trop longtemps. On va aussi faire des échanges culturels. Trouver des transversales culturelles au travers d’une itinérance de culture populaire, culture au sens large, vital… manger, écouter, entendre, goûter, créer, cavaler, façonner, regarder. C’est une région où les habitants n’ont pas vu d’étranger depuis pas loin de dix ans, à part quelques journalistes qui sont passés clandestinement.

Qui est à l’origine de ce projet ?
Kerfi. C’est une association qui s’appelle Marcho Doryila, ce qui veut dire en tchétchène “La liberté soit avec toi”. Créée en 2002, l’association française Marcho Doryila a pour objet de favoriser les échanges culturels et universitaires avec la Tchétchénie, soutenir la reconstruction d’un système d’éducation tchétchène et encourager la diffusion artistique du peuple tchétchène Cette association, créée à l’initiative d’une journaliste, est souvent allée en Tchéchénie pour en rapporter pas mal de films-documentaires. Elle a, par ailleurs, organisé, en 2002 et 2003, des tournées avec la troupe d’enfants danseurs de Grozny “Daymokh”. J’ai participé et donné un coup de main la deuxième fois que la troupe est venue. Le spectacle a été vu en Bretagne et un peu partout en Europe. Ariane Mouchkine a aussi soutenu cette tournée. Ce spectacle a été monté par le danseur-étoile et chorégraphe Ramzan Akhmadov, qui avait formé “Daymokh” début 99, quelques mois avant le début de la guerre.

Et comment est né ce projet ?
Kerfi. En 2003, suite à la tournée des enfants danseurs de “Daymokh”, il y a eu un rendez-vous à La Cartoucherie entre des intellectuels tchéchènes, des gens du milieu culturel caucasien et des artistes français ; de là est venue l’idée de cette caravane pour créer des échanges entre nos différentes cultures. J’avais rencontré l’association lors d’une étape des enfants à Morley. J’ai dit « Bingo, on y va », en sachant très bien quel genre de risques ce périple peut rencontrer. C’est vrai que j’ai une roulette-spectacle qui s’ouvre sur le côté, dans le camion, il y a une sono, de la lumière, un gradin… cette configuration permet de jouer partout où les gens n’ont pas l’habitude de voir des spectacles… aussi bien en Tchéchénie qu’en France.

À Sers, vont donc faire escale El Kerfi Marcel et l’Atelier Grandélire. C’est ce qu’on appelle Babel-Ouest ?
Kerfi. Babel-Ouest, ce sont trois véhicules, dont le mien, et c’est effectivement ces deux groupes dans lesquels je joue, mais pas seulement. Il ne faut pas que j’en oublie… De Bretagne viendra dans un camion le Caroussel Marin, le manège d’Emmanuel Bourgeau, un sculpteur sur bois qui réalise des sujets en bois, sculptés et peints. Pour la petite histoire, Emmanuel Bourgeau est responsable de toutes les sculptures, les marionnettes géantes et éléments utilisés par la Cie Royal de Luxe. Emmanuel Bourgeau ne viendra pas, mais sa femme Corinne sera là, avec aussi des attractions foraines : un petit bout d’un autre manège sculpté par son mari et qui s’appelle L’Affaire Foraine. Il y a aussi le camion du festival du Cinéma des Minorités de Douarnenez, qui est partenaire, ainsi que la cinémathèque de Bretagne ; ils proposeront la diffusion de films d’archives et d’amateurs qui parlent de la vie quotidienne en Bretagne… avec une sélection d’extraits qui peuvent nous rapprocher des amis du Caucase (danses et musiques) mais aussi les intriguer (scènes maritimes ou insolites). Il y aura aussi Azilis Dans, une compagnie de Centre-Bretagne dirigée par Cécile Borne et qui proposera un spectacle de danse contemporaine ; elle nous rejoindra en avion là-bas.

On récapitule : Marcho Doryila est à l’origine du projet. Ensuite, il y a Babel-Ouest dont vous faites partie et qui s’intègre dans le projet Babel-Caucase… C’est ça ?
Kerfi. Il y a aussi Babel-Sud, une autre entité qui partira avec des gens de la Drôme – ils organisent chaque année un festival – dans deux véhicules : une espèce de bus à 30 places et un camion avec, je crois, une roulotte-cuisine derrière. Nous allons nous retrouver à une bonne soixantaine dans le Caucase, mais sur la route, nous serons à peu près vingt-cinq. Dès que nous serons dans le Caucase, nous louerons des véhicules en plus. Nous serons sur les routes pendant un mois et demi à deux mois. Nous ne serons pas de retour avant le début juin…

On nous a aussi parlé de syndicalistes qui feraient partiedu convoi…
Kerfi. Oui, il y aura, c’est vrai, un convoi syndical dans un gros semi-remorque et qui est, je crois, financé par La Poste. Ce convoi est déjà allé plusieurs fois en Tchétchénie en passant par la Russie. Il fait un vrai travail de terrain en parlant et en échangeant beaucoup avec les gens rencontrés sur son parcours. Mais il y aura aussi des musiciens, des marionnettistes, des plasticiens, des cuisiniers, un bonimenteur, une tourneuse de manège, des archéologues et des historiens, une crêpière, des acrobates équestres, des projectionnistes, une institutrice, un mécano, un électricien, des webmasters… et j’en oublie.

Combien de temps allez-vous rester en Tchétchénie ?
Kerfi. Pas longtemps. Je crois que nous n’avons pas vraiment le choix : ce sera deux ou trois jours… Nous ne savons toujours pas si nous pourrons aller à Grozny. Nous ne le saurons qu’une fois que nous aurons passé la frontière. C’est quand même un pays qui est toujours en guerre. On nous parle de normalisation mais c’est un pays où règne toujours le chaos. Officiellement, le pays n’est plus en guerre avec la Russie mais les tortures et des gens qui se font descendre, ça continue. Tout est bien parti pour que nous ayons les visas, mais même avec des visas, il n’est pas sûr qu’on nous laisse passer. On va jouer en Géorgie puis entre la Géorgie et la Tchéchénie, dans le Caucase-nord, mais, à l’heure actuelle, nous ne sommes pas sûrs de jouer en Tchétchénie… Par exemple, on ne pourra pas faire par la route le trajet Tbilissi-Grozny, qui ne fait que 300 km, parce que la Russie et la Géorgie sont en conflit. On va être obligés de passer par l’Azerbaïdjan, ce qui représente un petit détour de 1 200 km, je crois.

Comment vont se passer les échanges artistiques ?
Kerfi. Il y a des gens qui partent là-bas et qui ont déjà pas mal de contacts à Grozny. Je reçois déjà beaucoup de courriels de musiciens tchétchènes, via Marcho Doryila : par exemple des rappeurs tchétchènes qui voudraient jouer avec nous ou qu’on puisse leur faire de la musique pour qu’il puissent rapper… Il y a aussi Jane Birkin et Lo’Jo qui vont jouer à Grozny. Nous préparons tous des morceaux de Jane, et des enfants tchétchènes à Groznyi préparent aussi des morceaux de Jane, que l’on va jouer ensemble. Je vais partir avec du matériel d’enregistrement pour faire des prises de son sur place et enregistrer les musiciens locaux ; je vais prendre des contacts et après, j’espère que nous établirons des échanges durables. Je dis j’espère, mais j’en suis sûr. Maintenant, une fois que l’on aura quitté le pays, ça peut être chaud pour les gens que nous aurons rencontrés… on ne sait pas. Nous sommes allés en repérage une dizaine de jours en Géorgie au mois de septembre et nous avons commencé à voir avec des musiciens géorgiens des choses à enregistrer… Nous avons, je crois, 3 ou 4 représentations en Géorgie. Il y a aussi des gens qui vont ramener des carnets de voyages. Il y aura (et il y a déjà eu) aussi des échanges culinaires où l’on apprend que les Tchétchènes mettent parfois deux fois plus de beurre que les Bretons dans leurs gâteaux.

Pour finir, comment va se passer le retour ? Y aura-t-il des rencontres, des comptes-rendus,de nouveaux spectacles, des choses ramenées… ?
Kerfi. Pour ma part, je compte bien enregistrer des gens là-bas, faire des disques, etc. Marcho Doryila a déjà sorti deux disques qui s’appellent Paris-Grozny. Nous sommes tous sur des braises depuis un moment et nous n’avons pas du tout le temps de penser au retour. Je pense que parmi ceux qui vont participer à l’histoire de ce convoi, personne ne s’arrêtera au simple fait d’un voyage. Il y aura des fêtes et des rencontres un peu partout ; il y en aura bien sûr en Bretagne, mais aussi dans la Drôme, à Paris… à droite et à gauche, et pourquoi pas au Hameau de La Brousse, qui nous avait déjà accueillis… Comme on y est bien, on espère y revenir. Dans un premier temps, que le public vienne nous rencontrer le 9 avril à Sers et on reviendra à l’automne pour lui rapporter ce que nous avons vu dans le Caucase, de façon informelle… C’est un peu le début d’une histoire. Vous n’avez pas fini de voir nos têtes en Charente.