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La Parole de… Lewis Trondheim

Lewis Trondheim, auteur né à Fontainebleau en 1964, a reçu à 42 ans le Grand Prix d’Angoulême en 2006, et préside donc la 34e édition du Festival International. Auteur prolifique au possible (34 albums one-shot, une douzaine de séries – dont 28 albums pour la seule série Donjon –, participation à une quinzaine d’ouvrages collectifs...), il marque de son empreinte la bande dessinée de ces quinze dernières années. Homme à la créativité modeste, il répond avec la clairvoyance et l’humour qu’on lui connaît aux questions de Sortir.

Grand Prix du Festival de la BD 2006

Commençons par la classique : que représente ce prix pour vous ?
Lewis Trondheim. Beaucoup de temps passé à faire l’ambassadeur de la bande dessinée, à convaincre qu’on fait des choses très bien avec du dessin et du texte.

Que pouviez-vous reprocher au Festival d’Angoulême ?
Lewis Trondheim. De se passer en janvier et à Angoulême. Juin au bord de la mer, ce serait mieux.

A quoi avez-vous pu remédier ?
Lewis Trondheim. à ce que le système des prix soit plus simple. Plus représentatif.

Le prix des entrées est de nouveau en augmentation ? Le trouvez-vous trop cher ? Avez-vous eu un mot à dire à ce sujet ? Cela ne risque-t-il pas de dissuader les amateurs aux revenus modestes ?
Lewis Trondheim. Je suis contre une entrée payante, mais Angoulême n’est pas mon festival. Et j’imagine qu’ils ont des frais avec les nouveaux emplacements.

Qu’avez-vous personnellement promu pour cette édition ? Par exemple : Les 7 merveilles de la bande dessinée...
Lewis Trondheim. J’ai voulu redonner sa place au dessin, au fait de dessiner devant le public. On sous-estime trop les capacités et le pouvoir de ce médium. Quant aux 7 merveilles, c’est pour me moquer des expos.

Apparemment motivée par votre volonté de ne pas vous mettre en valeur à travers elle, votre affiche est minimaliste. Symbolique certes, ne manque-t-elle pas malgré tout d’attrait visuel ?
Lewis Trondheim. J’ai fait une affiche, pas une illustration. Et je me fiche bien de ceux qui ne sont pas contents.

Le Festival se qualifie de plus grande librairie du monde : serait-il devenu moins un lieu de culture et de découverte qu’un prétexte de moins en moins voilé au mercantilisme ?
Lewis Trondheim. Je n’aime pas non plus le fait que l’entrée de cette «plus grande librairie du monde» soit payante. Mais la bande dessinée est un art moderne. L’objet fini est l’album, qui est reproduit par milliers. Il n’y a pas d’œuvre unique comme en peinture. Nous sommes donc déjà dans une politique mercantile en faisant de la bande dessinée. Donc il ne faut pas non plus faire les ingénues et crier au scandale pour tout et pour rien. À Angoulême, il y aura des chouettes expos, des trucs nazes et chacun fera son marché. Comme chaque année.

Il n’est pas usurpé de dire que le 9e art est devenu un produit cher. Pensez-vous que c’est le cas ?
Lewis Trondheim. Je pense que ce n’est pas le cas. Mais comme on est de plus en plus habitué à avoir tout gratuit (musique, journaux, film, séries, etc.), devoir mettre 10 euros dans un livre peut sembler un anachronisme à certains.

L’image informatisée (internet, DVD, portable...) est-elle un avenir crédible et utile pour la bande dessinée ?
Lewis Trondheim. Je ne pense pas. C’est une voie mais pas la seule.

La surproduction gagne le 9e art depuis plusieurs années. Cela vous inquiète-t-il ?
Lewis Trondheim. Pas plus que ça. Il y aura forcément une auto-régulation du marché et puis voilà.

Le manga constitue à présent 40% des volumes publiés. Pensez-vous que les éditeurs de BD sapent leurs fondations en agissant de la sorte ?
Lewis Trondheim. Non, parce que c’est un nouveau public qui est amateur de la chose. Et puis c’est pareil, les ventes de manga commencent à décroître. Le public n’est pas non plus complètement idiot, il va choisir et pas tout acheter par dizaines de milliers d’exemplaires. Nous avons la chance d’avoir Titeuf avec ses millions de jeunes lecteurs, cela nous garantit un public pour l’avenir.

Des auteurs japonais vous séduisent-ils particulièrement ? Pourquoi ?
Lewis Trondheim. Plus dans le format qu’autre chose.

Considérez-vous, selon les termes d’un de vos prédécesseurs à la présidence du Festival d’Angoulême, Martin Veyron, que la bande dessinée est dans un « ghetto culturel »... Le 9e art n’est-il pas autant victime de son image de « sous-littérature » que miné par un manque de confiance en soi ?
Lewis Trondheim. Peut-être. Mais en même temps, on est tranquille et il n’y a quasiment aucun enjeu financier. Donc pas de pression et pas de stress médiatique.

Les labels indépendants ont-ils plus que jamais un rôle à jouer pour contrebalancer la production commerciale et consensuelle ambiante ?
Lewis Trondheim. Les labels indépendants n’ont pas le monopole du bon goût et les gros éditeurs n’ont pas le monopole des albums kleenex et inutiles. Il y a du bon et du mauvais partout. Mais à publier de tout et de n’importe quoi, les petits labels sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Vous et votre œuvre, allez-vous bien ?
Lewis Trondheim. Oui, merci.

On demande souvent aux auteurs quels « collègues » ils apprécient, aiment lire... la réponse est souvent décevante, les auteurs de BD en lisent généralement peu. Et vous ?
Lewis Trondheim. Moi, je vais en librairie et j’achète des bandes dessinées. J’aime beaucoup évidemment celles de mes confrères proches. Mais il y a également de petites perles à l’étranger. Le mieux est d’avoir un libraire qui connaît bien vos goûts, ou bien de piocher dans la sélection d’Angoulême.

Une de vos œuvres vous apparaît-elle supérieure, une dont vous êtes particulièrement satisfait, qui vous tient particulièrement à cœur ?
Lewis Trondheim. Toujours la prochaine.

Vous avez déjà dit que vous ne saviez pas dessiner, et il semble de toute façon que vous n’ayez pas opté pour la séduction graphique. Parce que le récit doit prédominer ?
Lewis Trondheim. Parce que j’étais mauvais en dessin. Et puis au final, je préfère lire une bande dessinée mal dessinée et bien racontée qu’une bande dessinée très bien dessinée mais mal racontée.

Le recours à l’humour, à l’ironie ou au sarcasme est fréquent dans vos albums. Cela participe-t-il de votre vision pessimiste du monde ?
Lewis Trondheim. Je ne suis pas pessimiste. J’ai foi en la connerie de l’homme. Mais je sais aussi qu’il n’y a que 5 % de gens qui ouvrent leur gueule et qui foutent la merde sur la planète et que les 95 % restants veulent la paix et le bonheur. Et puis regardez le chemin parcouru par l’humanité. On vit mieux, en moyenne, qu’il y a 2 000 ans, qu’il y a 1 000 ans, qu’il y a 100 ans...

Marcel Gotlib dit avoir été influencé « par une foule de maîtres ». Et vous ? Avez-vous des maîtres, des auteurs qui ont influencé votre travail ?
Lewis Trondheim. Carl Barks (reprend Donald Duck, est le créateur des Rapetou ou de Géo Trouvetou), Floyd Gottfredson (reprend Mickey Mouse de 1930 à 1975), Mattiolli (M le Magicien, Squeak the Mouse) et Mattt Konture (Galopinot avec Trondheim, Galopu sauve la terre).

Qu’est pour vous la BD : un plaisir, une passion, un instrument pour comprendre le monde ou pour payer le loyer, une thérapie permanente...
Lewis Trondheim. La dernière proposition.

Le renouveau des éditions Futuropolis (Un homme est mort (Kris/Davodeau), Les petits ruisseaux (Rabaté)...), chapeautée par un grand groupe d’édition, vous réjouit-il ?
Lewis Trondheim. J’achète pas mal de leurs livres mais je pense qu’ils auraient dû s’appeler autrement.

Vous êtes un des représentants de ce que l’on appelle la « Nouvelle bande dessinée », l’un des sept fondateurs de « L’association » et membre de « Oubapo » (Ouvroir de Bande Dessinée Potentielle). Qu’est-ce qui vous intéresse dans la remise en question des codes graphiques et narratifs traditionnels ?
Lewis Trondheim. Défricher de nouveaux territoires, se lancer des défis, être le premier à gravir de nouvelles montagnes.

« Usuellement, ça ne se dit jamais, sinon on perd des articles et des ventes hypothétiques. Je me permets donc de chier dans la bouche de qui il me plaira afin d’être enfin un maillon qui permettra d’échapper à cette période sombre du pré-sarkozysme annoncée, du politiquement correct UMPien. C’est la somme des individus de bonne volonté qui fait changer le monde à long terme, pas les mini-Napoléon à vision étroite. Merde ! J’espère que je n’en suis pas un ! »
Comment se passe votre intégration au sein de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy ?
Lewis Trondheim. Assez mal. Je pense que je ne serai pas le prochain ministre de la Culture.

On vous sait coutumier de mots doux vis-à-vis de la presse (plus ou moins spécialisée en BD). Hormis vos connaissances, animosités ou amitiés dans ce milieu, la presse a-t-elle un rôle nécessaire dans la promotion de la BD ?
Lewis Trondheim. De la promotion, non. De l’éclairage de ce médium, oui. La presse en parle peu, et quand elle en parle, elle en parle mal. Je préfère un mauvais article sur moi bien étayé qu’un bon article idiot.

Quelle musique écoutez-vous en ce moment, pour réaliser vos œuvres ?
Lewis Trondheim. Le silence.

Que vous inspire le coup de boule de Zidanesque ?
Lewis Trondheim. C’est la honte pour tous ses sponsors et tous ceux qui l’adulent. On devrait passer une loi pour interdire de voir son visage où que ce soit.

Hormis les Donjon(s) à paraître au début et dans le courant de l’année prochaine, sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Lewis Trondheim. Sur mon ukulélé.

La Charente hors du Festival, vous y passeriez vos vacances ?
Lewis Trondheim. J’y suis venu en juin.

Interview réalisée par Julien Ausou