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La Parole de
Maurice Dupont
Les 6 et 7 octobre 2006, les guitares Dupont fêteront leur 15e anniversaire à La Nef. Au programme, des concerts (Thomas Dutronc, Bo Weavil, etc.), une exposition de guitares, des show cases, des ateliers de fabrication… Rencontre avec Maurice Dupont, luthier non loin de Cognac, qui fournit au monde entier ses meilleures guitares et quelques autres instruments comme sa fameuse contrebasse pliante…
Comment as-tu commencé la lutherie ?
Maurice Dupont. Au départ, rien ne me prédestinait à la lutherie. Je suis autodidacte, j’ai appris tout seul à faire des guitares. En 1978, je suis allé au salon de la musique à Paris. J’y ai rencontré quelques vieux luthiers pas très sympathiques, mais j’ai aussi rencontré Jacques Favino, le luthier qui fabriquait les guitares de Georges Brassens, entre autres. Son fils, Jean-Pierre Favino, m’a conseillé de commencer par faire de l’ébénisterie pour ensuite faire de la lutherie. J’ai commencé, quelques mois après, une formation d’ébéniste en Vendée. À la suite de ce stage, je suis parti travailler dans une entreprise en Loire Atlantique, qui fabriquait des instruments traditionnels comme les harpes celtiques, les dulcimers, les vielles à roue. Je suis rentré dans cette entreprise comme stagiaire, et puis, j’ai été embauché. J’ai appris beaucoup de choses dans leurs ateliers, mais pas à fabriquer des guitares… À l’issue de cette période d’emploi, j’ai voulu continuer dans cette branche mais je n’ai rien trouvé. Je suis revenu à Cognac et en même temps que j’effectuais des petits boulots à temps partiel, j’ai créé un atelier de fabrication chez mes parents. J’ai commencé à faire quelques guitares ainsi que des petites réparations. J’avais un petit peu d’économies, j’ai touché un peu d’argent et ai bénéficié d’exonérations de charges sociales pendant six mois. Pour acheter les machines à bois, j’ai fait un troc avec mes parents : ils ont financé leur achat et je leur ai fabriqué une cuisine complète en chêne avec table et placards avec portes à “chapeau de gendarme”. J’ai aussi touché un arriéré de chômage qui m’a permis d’acheter mon premier stock de bois. J’ai ouvert mon atelier là où il se trouve actuellement mais avec cinquante mètres carrés seulement et je me suis officiellement déclaré à la Chambre des Métiers le 2 octobre 1981.
Tu fabriquais combien de guitares par mois à cette époque-là ?
Maurice Dupont. Quand je me suis installé, j’avais un petit stock de bois et des machines, mais quasiment aucune expérience. Je me suis mis doucement à fabriquer des guitares. En moyenne, deux ou trois guitares par mois, mais je ne faisais pas que ça, je faisais aussi pas mal de réparations. J’étais capable d’en faire quatre ou cinq sur certains modèles que j’avais mis au point. Je fabriquais des petites guitares pas trop chères pour essayer de les vendre localement. À l’époque, je vendais mes guitares 1 500 F. Petit à petit, ça c’est mis à tourner tout doucement… et voilà. À l’époque, je réparais aussi des violons, des mandolines… j’ai tout réparé, même des accordéons !
Tu travaillais seul ?
Maurice Dupont. Au début j’étais seul, mais très vite, Jean-Michel, qui travaille toujours avec moi aujourd’hui, et qui avait appris la lutherie/violon en Écosse, s’est mis à fabriquer quelques violons et des violoncelles. Il avait aussi gardé de bons contacts en Écosse, ce qui nous a permis d’exporter des mandolines et des guitares folk. Petit à petit, nous avons commencé à faire notre trou, mais ce n’était pas non plus la gloire : on ne gagnait même pas le smic.
Et aujourd’hui, vous êtes combien à l’atelier ?
Maurice Dupont. Nous sommes quatorze. C’est le plus grand atelier de France. Nous exportons environ 40 % de notre production vers le Japon, les États-Unis et les pays européens.
Est-ce qu’avec quatorze ouvriers, on reste un artisan ?
Maurice Dupont. ça veut dire quoi, un artisan ? Nous fabriquons des guitares qui, aujourd’hui, même si elles sont du même modèle, sont uniques et quand j’ai commencé, je fabriquais déjà des petites séries de guitares quasiment identiques !!! Ne fabriquer que des pièces uniques, c’est un mythe. Aujourd’hui, chaque luthier qui travaille dans l’atelier fabrique d’un bout à l’autre son instrument. Après, c’est une question de conception. La série commence à deux pièces. Tu peux très bien travailler tout seul et concevoir ton travail comme de la série. Tu peux très bien ne fabriquer que certaines pièces pendant une semaine et la semaine d’après, tu fais autre chose. En travaillant seul, tu peux disséquer mieux ton travail. Nos salariés fabriquent une guitare de A à Z. Ce sont des luthiers. Tous sont capables de faire une guitare seuls dans leur coin. Ils fabriquent eux-mêmes leurs outils ou les montages d’usinage de préparation pour toupiller certaines parties comme les manches. Il y a cependant certaines tâches que nous confions à des spécialistes, comme le vernis, car c’est vraiment un métier à part. Certains artisans font vernir leurs guitares à l’extérieur. Moi, je l’ai longtemps fait. Aujourd’hui, y a un vernisseur à l’atelier qui ne fait que cela et de temps en temps, d’autres gars lui donnent un coup de main. Mais c’est vraiment une spécialité. Nous avons aussi une autre particularité, c’est que nous scions nous-mêmes nos arbres pour faire nos tables de guitare et nous faisons sécher le bois naturellement pendant huit à dix ans.
Tu fabriques toujours les modèles de tes débuts ?
Maurice Dupont. Nous faisons plein de modèles différents, plein de choses différentes. Les choses et les gens changent. On évolue, on créée de nouveaux modèles. Nous avons une cinquantaine de guitares sur notre catalogue : des guitares classiques, jazz, manouches, folk. Et dans chaque catégorie, il y a plusieurs formes, plusieurs finitions, différents bois… Dans les folk, on a cinq familles avec des guitares qui sont très différentes les unes des autres. Nous fabriquons aussi des guitares hawaïennes, des ukulélés, des violes de gambe, des contrebasses, des mandolines… et la contrebasse démontable. Et nous faisons aussi de la restauration et de la réparation. En général, tout le monde touche un peu à tout. Après, c’est une question de compétence. Un luthier qui est chez nous depuis un certain temps aura fait de tout. Quelqu’un qui débute chez nous sait faire, au bout de deux ou trois mois, une guitare. C’est un atelier de lutherie, ce n’est pas une usine. C’est un peu compliqué, car cela demande beaucoup de temps de formation.
Quel est l’instrument que vous vendez le plus ?
Maurice Dupont. Nous fabriquons beaucoup de guitares classiques qui se vendent bien et de façon constante depuis le début. Mais ce que nous vendons le plus, ce sont les guitares manouches que nous vendons partout à l’étranger car nous sommes réputés pour être les meilleurs au monde. Ces guitares représentent aujourd’hui 50 % de notre fabrication. Mais il faut dire qu’il y a eu un gros boom depuis deux ou trois ans. Si nous vendons beaucoup de ces guitares à l’étranger, c’est qu’il est plus facile d’exporter une guitare française qu’une guitare folk américaine.
Quand le renouveau de la guitare manouche est arrivé, vous fabriquiez déjà ce type de guitare ?
Maurice Dupont. Nous avons commencé à faire ce type de guitare il y a dix-sept ans. Indirectement, nous sommes un peu à l’origine de ce renouveau. Nous travaillons avec des gens comme Romane depuis longtemps. Je travaillais avec Raphaël Fays il y a dix-huit ans. Nous avons été les premiers à refaire la guitare Selmer telle quelle. Ce que tout le monde copie maintenant, c’est ce que nous faisions au début. Il y a aussi des groupes comme Paris Combo qui ont intégré ce type de guitare dans la variété et Sansévérino plus récemment. Ces musiciens sont nos clients. J’ai eu Sansévérino hier soir au téléphone car il m’a commandé récemment un banjo un peu spécial.
Être installé à Cognac n’est-il pas pénalisant ?
Maurice Dupont. Au début c’était dur car la guitare manouche, c’est une guitare purement parisienne, tous les gens qui jouaient cette musique étaient à Paris et pour faire venir des Parisiens à Cognac, ce n’est pas évident. Aujourd’hui, les rôles sont un peu inversés : tous les vieux luthiers parisiens ont pris leur retraite et plus nos guitares ont été connues, plus les gens sont venus à Cognac. Nous avons un client qui est arrivé un jour en taxi devant l’atelier et qui voulait une guitare. Il arrivait d’Helsinski en Finlande et n’avait même pas téléphoné avant.
Tu joues évidemment de la guitare…
Maurice Dupont. Ah non, pas du tout. Je ne joue d’aucun instrument. J’ai eu un gros problème avec la musique quand j’étais gamin. Par contre, j’ai une très bonne oreille et je suis mélomane. Je n’en joue pas mais j’ai appris à connaître la musique.
Comment ça va se passer l’anniversaire des guitares Dupont à La Nef ?
Maurice Dupont. C’est l’équipe de La Nef qui m’a proposé des groupes qu’elle intègre dans sa programmation, mais Thomas Dutronc, par exemple, est un de nos clients… Je fais entièrement confiance à l’équipe de La Nef… Mais il y aura aussi d’autres musiciens que ceux qui sont programmés, qui vont venir pour faire des petits show cases. On va aussi faire une expo de guitares, on va monter un petit atelier dans un coin pour montrer notre savoir-faire.
Tu espères susciter des vocations en montant un atelier au sein de La Nef ?
Maurice Dupont. Non, surtout pas ! Il y a énormément de jeunes luthiers qui se sont installés. Je pense qu’il y en a aujourd’hui trop par rapport au débouché existant. La réalité du métier de luthier est souvent loin de l’image que les gens en ont. C’est un métier de technicien. La guitare est un instrument qui vaut cher (entre 1 000 et 6 000 euros), qui doit avoir des fonctionnalités spécifiques et qui doit durer. Il m’arrive de voir certaines de mes premières guitares qui ont vingt-cinq ans et elles se portent bien. Cela veut dire que l’on doit fabriquer des guitares de qualité et que l’on doit les assumer : s’il y a un problème, il faut réparer.
Combien de guitares sortent aujourd’hui de tes ateliers ?
Maurice Dupont. Entre 400 et 500 guitares par an, ce qui n’est rien au regard du marché. Les fabricants français représentent entre 2 et 3 % du marché français.
Comment est venue l’idée de la contrebasse pliante ?
Maurice Dupont. C’est quelqu’un qui est venu me proposer cette idée qu’il avait déjà brevetée. Il avait l’idée, mais ce n’était pas abouti complètement. On a bossé dessus pendant plus d’un an et demi avant de faire un instrument qui tient la route. Aujourd’hui, nous en avons fabriqué quelques-unes dont une pour Jean-Paul Séléa, qui joue avec John Mc Laughlin, Portal, Clavis…
Vous avez d’autres projets comme celui-ci ?
Maurice Dupont. Nous fabriquons nos micros Stimer et nous avons aussi monté un atelier pour les mécaniques. On a en projet des guitares électriques. Nous avons fait des répliques de Stratocaster, mais maintenant, nous voulons faire des guitares originales. Nous faisons fabriquer déjà un certain nombre de micros à Cognac et nous voulons pousser cela aussi un peu plus loin… Et nous avons en projet de faire des amplis à lampes. Nous avons déjà réalisé trois ou quatre prototypes et nous allons bientôt commencer à les produire.
Qui aimerais-tu voir jouer sur une de tes guitares ?
Maurice Dupont. J’ai la chance d’avoir parmi mes clients de grands guitaristes : Bireli Lagrène, Raphaël Fays… même Clapton possédait une de mes guitares. Je ne me plains pas. Des fois, je découvre certaines de mes guitares sur des albums… Nous avons fabriqué les guitares pour le film de Woody Allen “Accords et désaccords”. J’aurais adoré faire une guitare pour Baden Powell, s’il était encore de ce monde… Ah si ! Jim Hall ! j’aimerais bien créer une guitare pour Jim Hall. C’est le guitariste de jazz américain qui me touche le plus.
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