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L'année en un coup d'oeil
parole

Cie Le Sablier
Histoire du soldat
Une résidence de création et une avant-première au Hameau de la Brousse, puis en tournée à travers la Charente, la Cie du Sablier et l’Ensemble Opus 16 mettent en scène Histoire du soldat, une pièce « parlée, jouée, dansée ». Un texte de Ramuz sur une musique de Stravinski... à moins que ce ne soit le contraire...
Sous les étoiles d’un chapiteau, quatre personnages, un lecteur, un chef d’orchestre et un orchestre jouent, jouent et rejouent l’histoire d’un voyage immobile, quête d’un bonheur fragile.
À voir à partir du 26 avril...


Sortir. Depuis quand la Cie du Sablier existe-t-elle ?
Le Sablier. La Cie a été créée en 89 à Fontenay-le-Comte en Vendée. Cette première existence a été marquée par Le Fétichiste de Michel Tournier qui a été un grand succès. En 93, André Curmi nous a vus dans Gaspard de Peter Handke au festival d’Avignon et nous nous sommes installés à Angoulême en 94. Il y avait pour nous à l’époque une opportunité car s’il existait de nombreuses individualités dans le monde du théâtre sur la région, il n’existait pas de compagnie. Le Théâtre d’Angoulême, qui était en projet de réhabilitation, cherchait une compagnie qui soit sur des travaux pluridisciplinaires et qui travaille hors les murs. Nous avons donc commencé à mener des projets sur les quartiers périphériques d’Angoulême, toujours en liaison avec le Théâtre où nous faisions de la création de plateau. En 96, nous avons monté la pièce Faute de temps pour laquelle nous avons salarié pour une année 15 personnes que nous avons recrutées dans les quartiers d’Angoulême. Avec Faute de temps, nous avons mené un double projet : celui de la création artistique à travers la création d’un spectacle mais aussi un projet d’insertion professionnelle. Après, la compagnie a suivi deux directions : l’une tournée vers l’extérieur avec Les Gaspards. C’est un processus de création interactive que l’on mène dans les quartiers : à chaque fois c’est une nouvelle création. Ce concept tourne depuis 94 et s’«exporte» très bien depuis 98. Nous avons travaillé en résidence avec ce concept des Gaspards à Lyon, à Nantes, à Poitiers, à Evry, à Corbeille-Essonne, Villeneuve-le-Roi... et même un mois de résidence en Bosnie. Nous totalisons aujourd’hui plus de 80 semaines de résidences urbaines dans des quartiers. L’autre direction est celle de l’intérieur avec des travaux de scène plus traditionnels.

Sortir. Qui vous missionne ?
Le Sablier. Nous sommes missionnés par la Communauté d’Agglomération du Grand Angoulême et par des fonds interministériels à la Ville. Nous disposons d’une reconnaissance notoire au ministère à la Ville compte tenu du travail que la compagnie effectue sur le maillage autour du territoire : un travail urbain avec le projet du Trésor des 850 et The Building, le travail que l’on mène en milieu rural avec l’Histoire du soldat et la résidence que l’on effectue toute l’année à Saint-Simeux où l’on conduit des ateliers en temps scolaires et hors temps scolaire, le travail en partenariat avec le Centre de Documentation Pédagogique autour de l’exposition Sur les pas de Papageno (mais aussi, en retour, la participation du CDDP au tournage de The Building. Le ministère à la Ville reconnaît la compagnie comme un acteur culturel bien ancré sur le territoire.

Sortir. Comment est venue l’idée de jouer Histoire du soldat ?
Le Sablier. Histoire du soldat est une envie que nous avions depuis longtemps. Nous connaissions le disque où le texte est dit par Jean Cocteau. D’ailleurs ce disque nous avait induits en erreur car Cocteau avait fait une adaptation très personnelle de l’œuvre de Ramuz et Stravinski en y mettant un parti pris qui reste au premier niveau de lecture, comme un conte, et si l’on s’en tient à cette lecture, la pièce devient moraliste.

Sortir. Il y a plusieurs niveaux de lecture ?
Le Sablier. Quand «le lecteur» dans la pièce dit « On n’a pas le droit de tout avoir, c’est défendu », cela peut être lu (et dit) comme une vérité, comme une banalité... ou pour soi-même, comme une recherche intérieure. Ramuz, l’auteur du texte, est un auteur qui est sujet à polémique car on a dit de lui que c’était un régionaliste (il est effectivement resté dans le canton de Vaux la plus grande partie de sa vie), mais en fait, c’est un auteur qui va se décrire lui-même à travers ce qui l’entoure. Son paysage d’enfance est prépondérant dans son écriture car c’est là qu’il va puiser toute sa nourriture... presque son auto-analyse. On peut le voir comme un auteur régionaliste mais on peut aussi le voir comme un auteur qui va mettre en lumière son intérieur, projeté sur un extérieur qui l’entourait : son canton.

Sortir. Dans quel contexte a été écrite cette pièce ?
Le Sablier. Stravinski est arrivé en 1915 à Lausanne où il a rencontré Ramuz. De leur grande amitié est née l’envie d’écrire un spectacle ensemble. Qu’un auteur et un compositeur puissent écrire une œuvre commune, cela peut sembler un peu particulier mais c’est ce qui fait toute la richesse de l’Histoire du soldat. 1917, date à laquelle la pièce a été écrite, est la grande époque du cubisme, la ville de Lauzanne est au centre du mouvement Dada et nous sommes dans cette grande effervescence culturelle où le surréalisme va avoir un grand essor (toujours à partir de Lauzanne, notamment avec l’école de Francfort). Jacques Pési (Ensemble Opus 16) vous expliquerait très bien que l’œuvre de Stravinski est une œuvre cubiste : ce sont des séries musicales que Stravinski met soit à l’envers, soit à l’endroit, comme s’il faisait un collage de son. Le texte de Ramuz dans ses répétitions (mais c’est aussi son style) et sa façon de jouer sur les phonèmes pourrait aussi être qualifié de voisin des cubistes.

Sortir. Stravinski et Ramuz avaient prévu que cette pièce soit jouée sous chapiteau ?
Le Sablier. Ce spectacle a été conçu pour être ambulant et tourner dans les petits villages. C’était une volonté de leur part de faire un spectacle léger et c’est aussi le point de départ de leur création. Jouer Histoire du soldat sous chapiteau dans les villages de la Charente n’est donc pas une hérésie et c’est une manière de mettre la musique classique et un texte à la portée de tous.

Sortir. C’est aussi un spectacle pour les enfants ?
Le Sablier. Le premier niveau de lecture est un conte avec le diable, une princesse, etc. c’est-à-dire un conte accessible à tous. Même l’écriture musicale paraît assez simple car très rythmée et donc assez accessible aux enfants. Le deuxième niveau, c’est «le lecteur» de la pièce qui met en scène ses propres phantasmes, ses propres interrogations, sur lui-même, sur sa vie. Toujours dans un premier niveau de lecture, on peut voir une relation avec la guerre de 1914-1918 puisque cette œuvre a été écrite en 1917. Le père de Ramuz était soldat... et ce soldat s’appelait Joseph (comme le soldat de la pièce. ndlr). Cela peut être aussi un autre niveau de lecture : le soldat est-il le fils ou son père ? Cela change complètement le regard que l’on peut avoir sur la pièce. Si le soldat est le père de Ramuz, qui est la princesse ? Sa mère ?

Sortir. La résidence au Hameau de La Brousse est-elle une opportunité ?
Le Sablier. C’est un partenariat dans le sens où l’association À Ciel Ouvert souhaite développer des résidences de création sur le Hameau de la Brousse. De plus, la Cie du Sablier a un souci d’aller à la rencontre de nouveaux publics et de ne plus être exclusivement une compagnie de théâtre de quartier. Le fait de posséder maintenant un chapiteau va nous permettre de faire de la diffusion en milieu rural et Histoire du soldat colle parfaitement avec cette nouvelle volonté. Le rapport entre l’art contemporain et le milieu rural au Hameau de la Brousse semble logique. Il y a une cohérence entre le milieu naturel du lieu et la pièce mais aussi dans l’esprit avec lequel le Hameau de la Brousse accueille les artistes. Nous allons aussi donner une «avant-première», ce que nous n’avons jamais fait et qui va nous permettre de tester un peu le spectacle auprès du public. À la suite du spectacle, nous attendons vraiment du public une réaction critique à travers un échange.

Sortir. Le public peut aussi assister à certaines répétitions...
Le Sablier. Des répétions publiques sont possibles en nous prévenant à l’avance (demandez Fanette au 05 45 65 52 79). Il y a des compagnies de théâtre amateur qui souhaitent voir notre façon de travailler et cette résidence sert aussi à cela : un vrai travail tourné vers l’extérieur et non pas uniquement un travail d’écriture fermé sur nous-mêmes. Nous voulons conserver notre manière de travailler dans les quartiers, comme Ma Campagne, en milieu rural.

Sortir. Après Histoire du soldat, quels sont vos autres projets ?
Le Sablier. Nous allons finir de monter au mois d’août The Building, toujours à Ma Campagne, qui est une adaptation d’une bande dessinée de Will Esner... Un mélange interactif de projection vidéo et de théâtre, toujours dans le cadre du projet de réhabilitation du quartier de Ma Campagne. Nous espérons une représentation à Angoulême pour le prochain festival de la bd en janvier. L’éditeur de Will Esner est prêt à faire une édition spéciale de l’album à l’occasion de cette pièce. Nous envisageons aussi pour la fin de l’année de jouer un spectacle avec Opus 16 sous chapiteau sur Nino Rota et sur Fellini... Après ça, l’année sera bouclée !...