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François Schuiten
Président du 30e
Festival International de la Bande Dessinée
Du 23 au 26 janvier 2003 à ANGOULÊME
François
Schuiten, dessinateur belge de 46 ans, a reçu le Grand
Prix dAngoulême en 2002, et préside donc
la 30e édition du Festival International. Auteur multiple,
il est le créateur dunivers gigantesques au centre
desquels trône lhomme et ses incertitudes, et
devrait placer ce 30e Festival sous le signe de linternational
et de lexploration.
Il répond chaleureusement aux questions de Sortir.
Bibliographie succincte de François Schuiten :
Série Les Cités obscures avec Benoît Peeters
: Les murailles de Samaris, La fièvre dUrbicande,
LArchiviste, La Tour, LOmbre dun homme,
La Frontière invisible
Série Les Terres creuses avec Luc Schuiten : Carapaces,
Zara, Nogegon.
Série Métamorphoses avec Claude Renard : Aux
médianes de Cymbolia, Le Rail, Les Machinistes.
Pour commencer simplement, que représente
ce Prix pour vous ?
François Schuiten. Angoulême a toujours
représenté quelque chose dessentiel dans
notre parcours à Benoît (Peeters) et à
moi : dabord, parce que jétais dans les
tout premiers festivals dAngoulême avec toute
léquipe du 9e Rêve, un groupe qui vient
de lÉcole Saint-Luc de Bruxelles, une des premières
écoles de bande dessinée belge. On était
là au 3e numéro dAngoulême, au moment
où Hergé a descendu la rue ou juste avant je
ne sais même plus, cest assez confus, mais je
sais que cétait dans les premières années.
Puis il y a eu le Prix pour La fièvre dUrbicande,
ensuite lexposition du Musée des Ombres (1991),
donc à chaque fois des moments très forts. Le
Musée des ombres ma donné confiance pour
faire dautres projets scénographiques. Et cest
vrai que ce fameux Grand Prix représente quelque chose
dimportant pour un auteur, il est attribué par
tous les gens quon admire généralement,
des gens comme Fred, Druillet, Mézières, Moebius,
des personnes qui vous ont donné envie de faire de
la bande dessinée. Alors, que ce soit eux qui vous
le donnent, cest évidemment un honneur, il faut
essayer den être à la hauteur.
Au sujet de laffiche, est-ce quAngoulême
vous a inspiré dans la réalisation ?
F. S. Oui, je connaissais déjà la ville
mais jai surtout essayé de faire une image qui
représente bien le projet quon avait pour ce
30e Festival, cest-à-dire ce projet international,
cette ouverture vers le monde. Cest vrai que ça
va peut-être déstabiliser ceux qui préfèrent
un Festival franco-français. On a essayé de
faire en sorte que, plus que jamais, Angoulême soit
le centre de toutes les bande dessinées du monde. Ça
va être le cas par le jury, par les expositions, les
rencontres internationales, et cest le cas aussi par
la sélection des albums. On voulait envoyer un signe
particulier plutôt que de prolonger ce qui a déjà
été fait. Angoulême est certainement déjà
le Festival le plus international parmi tous les autres, on
trouvait donc intéressant daller encore plus
loin dans cette démarche.
Effectivement, les invités de ce 30 e Festival (Japonais,
Américains
) sont la preuve que la mondialisation
est bien en acte dans la bande dessinée. Quavons-nous
à apprendre de létranger ? Les auteurs
et méthodes étrangers vous-ont ils inspiré,
appris, permis de porter un regard particulier sur votre art
?
F. S. On nignore plus ce qui se fait actuellement
aux États-Unis, en Corée, au Japon ; les livres
nous arrivent plus facilement et les barrières culturelles
sont en train de seffacer. Des auteurs américains
sortent des livres très proches de certains auteurs
européens et de certains auteurs japonais. Et cest
quelque chose de tout à fait récent, je dirais
depuis quelques années ; il est important que le Festival
en témoigne.
Quest-ce qui a déclenché ce phénomène
? Le Festival dAngoulême a t-il donné limpulsion
?
F.S. Ce nest pas Angoulême qui a déclenché
ce phénomène ; je pense quil y a une évolution,
qui se fait peut-être par la mondialisation avec ses
aspects positifs sur la façon de communiquer, de regarder,
de se comprendre ; et certains auteurs passent plus facilement
lAtlantique que dautres, sont moins identifiés
culturellement. Angoulême se doit dêtre
à lécoute de ces signes, de ces petits
changements qui peuvent en amener de gros. Les phénomènes
liés au cinéma jouent aussi. Il y a, dans le
cinéma, énormément de projets liés
à des albums, à des récits de bande dessinée.
Cest très intéressant, et Angoulême
se doit encore de témoigner de ça. Angoulême
a toujours été un Festival très ambitieux.
Notre envie était donc daller encore plus loin
dans ce sens pour montrer que peut-être, dans les années
à venir, Angoulême sélargira, sagrandira
avec toutes ces passerelles. En fait, ce que lon a envie
de montrer, cest que la bande dessinée reste
une matrice extraordinaire dimaginaire et peut rayonner
dans des tas dautres domaines.
On associe presque automatiquement Peeters à Schuiten.
Les rôles entre vous sont-ils particulièrement
définis ? On voit que vous préférez travailler
à deux (Peeters, Claude Renard, votre frère
Luc) en collaboration avec un scénariste : pourquoi
?
F. S. Je ne me considère pas du tout comme uniquement
un dessinateur, parce que les histoires, on les fait souvent
à deux. Je fais même des histoires pour dautres
avec Benoît (Peeters). Ce qui me plaît, cest
la collaboration et le dialogue. Quand je travaille pour un
spectacle, pour une scénographie, il se crée
un dialogue ; jadore le dialogue et la rencontre des
personnes, cest toujours un enrichissement. Je ne pourrais
pas passer ma vie tout seul devant une table de dessin.
Considérez-vous, selon les termes de votre prédécesseur
à la présidence du Festival dAngoulême,
Martin Veyron, que la bande dessinée est dans un «
ghetto culturel »
Le 9e art nest-il pas
autant victime de son image de « sous-littérature
» que miné par un manque de confiance en soi
?
F. S. Oui, certainement quil y a un peu da
priori. Le problème, cest que cest parfois
la faute de la bande dessinée. Elle na pas toujours
su rester en contact avec le monde. Les effets de nostalgie,
de série, la production, sont des choses qui lisolent
parfois dun public qui pourrait éventuellement
franchir le pas mais qui se sent comme exclu. Donc tout ce
qui pour moi pourrait créer passerelle est bienvenu
; cest pour ça que linstallation (lexposition
au théâtre) est un challenge parce quon
aimerait bien communiquer avec des gens qui, éventuellement,
ne connaissent pas la bande dessinée. Je trouve que
cest ça qui est aussi intéressant. On
a nous, curieusement, un assez grand public qui ne lit pas
(dautres) bandes dessinées et qui nous apprécie.
Cest bizarre. On est déjà un peu à
la marge parce quon réalise parfois des choses
qui ne sont pas de la bande dessinée mais qui sont
acceptées comme telles. Je lai bien vu quand
jai exposé à Hanovre avec 5,4 millions
de visiteurs ; quand je fais une bande dessinée, elle
se tire à 50 000 exemplaires. Cest tout à
fait différent de la bande dessinée traditionnelle,
pourtant, cest le même univers. Les outils changent
et lon voit bien quil suffit parfois de changer
quelques éléments, quelques formes, et lon
peut communiquer beaucoup plus. La bande dessinée est
effectivement victime de son image, dune certaine image.
Ce qui est curieux, cest que je sens revenir parfois
des a priori sur la « sous-culture ». Par exemple,
les critiques en bande dessinée ne sont pas toujours
à la hauteur. Il y a des gens qui se contentent de
résumer les livres ; ça me désole, alors
quon voit bien que sur le cinéma, il sest
créé une critique très ambitieuse, très
pointue, et je pense que pour faire évoluer la bande
dessinée, il faut aussi des critiques talentueux.
Vous êtes né dune famille darchitectes,
larchitecture est une passion familiale : la BD, offrant
une palette illimitée de possibilités graphiques,
est-elle le meilleur moyen dassouvir cette passion ?
F. S. Je nai pas pensé comme ça
en fait. Vous savez dans mes premières histoires, il
ny avait pas beaucoup darchitecture : Mais très
naturellement la préoccupation de lespace est
venue et lintérêt suscité ma
surpris presque autant que le lecteur. Je me suis rendu compte
que cétait un bon outil pour parler du monde,
des sociétés, même si ce nest quun
outil. Je nai pas de plaisir à dessiner larchitecture
pour larchitecture. Ça mintéresse
dans le champ de tension, cest un espace de tension
dramaturgique dans lequel, pour moi, les personnages se révèlent,
mais je ne compte pas du tout mappesantir là-dessus.
Larchitecture nest jamais quun décor
F. S. Oui, ce nest jamais quun élément
qui permet de tendre un récit, une séquence.
Mais en fait ce qui mintéresse, cest lespace
quil y a entre les personnages. Je passe beaucoup de
temps à organiser, à composer les mouvements,
à chorégraphier les personnages. Un chorégraphe
se déplace dans un espace, ce nest pas anodin,
et cest un peu la même chose pour la bande dessinée.
On a tout de même limpression que cest larchitecture,
particulièrement dans Les Cités obscures,
qui fait le lien ?
F. S. Oui, et jen souffre un peu. Pourtant ce
nest pas le cas. Cest la façade et non
pas le cur du projet. Mais peut-être que je me
trompe après tout, et je ne suis pas le mieux placé
pour en juger.
Cette architecture est souvent gigantesque, démesurée
: on ne mavait pas dit que Bruxelles ressemblait à
ce point à New York
F. S. Bruxelles ressemble un peu à New York,
il y a des points communs, cest une ville un peu folle.
Je suis évidemment très influencé par
la ville dans laquelle je vis et comme cest une ville
très multiculturelle, elle mattire pour ça.
Elle a une identité très trouble, elle a été
espagnole, française, hollandaise
Il y a des
parties turques,
africaines, dans cette ville ; je vis dans un quartier plutôt
marocain et jaime beaucoup cette mixité. Bruxelles
na rien à voir avec les villes françaises
où les étrangers sont à lextérieur
de la ville. Au contraire, les gens pauvres sont au cur
de la cité, ça change complètement les
rapports et ça en fait une ville pas du tout arrogante,
curieusement, alors quelle porte le Parlement Européen.
Mais cest une ville, cest sûr, très
chaotique, peut-être la ville des villes (rires), cest-à-dire
quelle a un peu de toutes les villes. Et cette bâtardise,
cest quelque chose que je revendique. Nous sommes les
bâtards de lEurope.
Vos personnages femmes sont souvent belles et mystérieuses
mais leur sensualité semble davantage celle dun
nu plutôt que de lérotisme
F. S. La bande dessinée est un lieu très
intéressant pour développer la sensualité
et peut-être lérotisme. Il y a encore de
nouvelles scènes dans le dernier tome de La frontière
invisible sur lequel je suis en train de travailler. Cest
un espace de suggestion, on nest pas dans le réalisme
total, on peut suggérer entre les cases là aussi.
Jy prends beaucoup de plaisir. Je trouve déjà
que la plume, la couleur, tiennent beaucoup de la sensualité
et je travaille énormément la lumière
pour prolonger cet aspect des choses. Cest vrai que
la femme est un sujet qui parcourt tous nos récits,
on a encore beaucoup de choses à apprendre des femmes,
dans le travail, dans nos rapports, je reste éperdument
fasciné par la femme avec tout ce que ça génère
de clichés dont jessaye de me nettoyer. Évidemment
le problème de la sensualité dans la BD, ce
sont les clichés, cest la vulgarité, cest
ce qui est un peu fabriqué et cest très
compliqué pour sortir de ça, pour avoir des
personnages qui existent. Jai encore des progrès
à faire là-dessus.
La solitude, la quête, la folie, les hommes dépassés
par leur environnement sont des thèmes récurrents
dans vos uvres
F. S. Mes personnages sont un peu maladroits, cest
dramatique, je narrive pas à croire en des super-héros,
ni à des méchants non plus. Tout ce bazar, comme
je lappelle, qui construit beaucoup de récits,
mennuie en fait. Autour de moi, je ne connais ni des
gens très méchants, ni des héros dailleurs,
je ne connais que des humains avec des lâchetés
et des courages.
Et sur le fait quils subissent leur environnement
F. S. On a construit des sociétés qui
nous écrasent et qui sont effectivement pour beaucoup
très difficiles à vivre. Ce problème-là
me touche parce que jaime parler de la société
comme dune machine un peu aveugle et je suis très
intéressé par la déresponsabilisation
que nous avons là-dedans. Un des enjeux actuels, cest
comment se responsabiliser dans les sociétés
de demain, comment développer la responsabilité
individuelle, le civisme, la façon de sintéresser
à lautre. Ces propos peuvent paraître moralistes
mais ce sont des enjeux réels parce quon construit
des choses qui nous font souffrir et dont on se déresponsabilise.
Alors ça mintéresse davoir des personnages
qui cherchent. Il y a effectivement un effet de quête,
peut-être que moi-même je cherche beaucoup à
essayer de comprendre ce qui nous entoure. Vous savez, quand
on travaille avec beaucoup de monde dans des contextes différents,
que ce soient des expos, des opéras, cest à
chaque fois des micro-sociétés, mais on découvre
souvent les mêmes défauts que dans les grosses,
on retrouve les mêmes archaïsmes, les mêmes
inerties et puis à chaque fois aussi des personnes
étonnantes, des gens magnifiques, et des gens cassés.
Et justement on a du mal à ne pas voir dans La
frontière invisible, dernier tome paru des Cités
obscures, une dénonciation des régimes
totalitaires et expansionnistes ; vous avez un message à
faire passer ?
F. S. Cest vrai quon a été
un petit peu plus explicites sur ce coup-là (rires).
Le mot message nest pas celui qui convient le mieux,
disons quil sagit dun regard un peu plus
engagé sur cet aspect des choses, parce quen
fait, nous ici, et particulièrement nous je dirais,
on sent cette montée des nationalismes, on sent revenir
lidée des régions, des autonomies. Dun
côté, on a lEurope qui est en train de
se bâtir, on nous a dit dernièrement quelle
sagrandissait, et cest formidable, mais parallèlement
à ça, on observe un repli. Cest pour ça
que cette métaphore de frontière invisible dont
le personnage est un élément clef me semblait
pertinente, parce que nous pouvons en parler, parce que nous
le vivons à une certaine échelle.
Quel regard critique portez-vous en tant quauteur de
BD sur ce repli ?
F. S. Autant lidentité, les racines mintéressent,
autant il faut faire la différence entre lidentité
et le repli. Cest là où est le problème,
cest comment apprendre à savoir doù
lon vient et à reconnaître les couleurs,
les odeurs, les sons qui nous ont construits. Reconnaître
notre identité mais sans entrer dans ces mécanismes
totalement absurdes, irrationnels, de rejet, de peur, surtout
à un moment où cest déjà
une problématique de toute façon complètement
dépassée. Cest invraisemblable de fonctionner
comme ça maintenant. Je crois que les enjeux sont ailleurs.
Mais je ne suis pas moraliste, je ne fais pas des histoires
pour faire la morale. Jessaye de faire ressentir des
émotions liées à notre époque
et aussi de faire rêver.
Vous parlez du basculement technologique : est-il inévitable
? Devrons-nous un jour consulter lensemble des Cités
obscures sur Internet ou en DVD ? Limage informatisée
est-elle lavenir de la bande dessinée ?
F. S. Ah, grande question. Je crois quil ne faut,
une fois de plus, pas faire de généralité.
Je fais mes bandes dessinées pour linstant de
façon très artisanale même si jaime
beaucoup travailler, par exemple dans le projet dinstallation
au théâtre, sur un aspect complètement
avant-gardiste technologiquement ; un travail avec des chercheurs,
des mathématiciens, un Français qui a installé
une boîte au Canada, cest de la recherche pure
et pour moi ce nest pas du tout incompatible. Cest
vrai que pour être tout à fait franc, je naime
pas trop la bande dessinée mise en couleur par ordinateur.
Pourquoi ?
F. S. Il y en a qui sen sortent très bien
et dautres qui sont fascinés par leur outil.
Je trouve que loutil ne peut pas prendre le pouvoir.
Et quand ils me font le catalogue de tous leurs effets Photoshop
(rires), ça magace un peu. Ce nest quun
outil. Quand on a vu laérographe apparaître,
dans les années 60/70, il y avait des coups daérographe
partout, sur les tableaux, cétait une véritable
infection (rires) et cest passé. Je crois que
cette mode de certains effets dordinateur passera aussi.
Cest un bel outil, qui peut nous aider, incontournable
pour certains et je le comprends, mais il ne doit pas prendre
le pouvoir. Ni dieux ni diable.
Vous êtes un auteur multiple : BD, sérigraphies,
conception graphique de films, élaboration du pavillon
luxembourgeois pour lexposition universelle de Séville
(1992)
La BD ne vous suffit pas ou tout cela en constitue
un complément évident ?
F. S. Bonne question évidemment. Il y a des
gens qui pourront dire « il séparpille,
il est perdu pour la BD, ce nest pas un vrai auteur
de bande dessinée ». Cest horrible cette
idée que lon ne doit faire que de la bande dessinée.
Personnelle-ment, je ny crois plus. Je pense que lépoque
a changé et quil faut savoir entrer dans le monde.
Il y a des tas de solutions, il y a des gens qui voyagent,
qui partent quatre mois par an, il y a mille et une façons,
mais je ne crois pas à quelquun qui est sur sa
table de dessin du matin au soir. Je crois quà
un moment donné, il touchera le fond. Notre activité
nest pas un puits sans fond. Et il faut la ressourcer,
il faut la remettre dans le monde. Il y a un moment où,
si vous ne mettez pas le dessin en danger, il se sclérose
et ça va vite. Si vous nêtes pas en état
dobservation, ça se fige, et cest dur de
lutter contre ça. Cest ce qui fait quHergé
en avait marre de dessiner Tintin. Il ne supportait plus,
plus de plaisir, écuré. Vous savez, on
ne parle pas de ça parce que cest presque un
sujet tabou, mais il faudrait un jour parler de la façon
dont les dessinateurs finissent : alcooliques, dépressifs,
autistes... Cest un métier dangereux par certains
côtés.
Donc cest une question de survie de se diversifier
F. S. Exactement. Et puis il faut venir avec des albums
qui sont chargés de quelque chose. Si vous ne vivez
pas, quest-ce que vous allez raconter ? Lexpo
dHanovre a beaucoup construit
La Frontière invisible parce que javais vu tous
les problèmes, plongé dans la culture allemande
pendant trois ans, toutes les difficultés, les utopies.
Ce terme dutopie est très paradoxal, complexe
puisque les utopies ont amené lAllemagne à
de grandes dérives. Donc tous ces problèmes-là
sont impressionnants, et quand on en vient au récit,
on revient chargé de rapports de pouvoir, de violence
liés à largent, à la politique,
à la mafia, je dis mafia dans le sens général
parce quil y a des mafias partout, des réseaux
dinfluence, dintérêt, cest
une plongée... et vous revenez dans la douceur, dans
la quiétude de latelier et du monde de la BD
qui est un monde très doux par rapport à dautres.
Cest pour ça que parfois, ça mamuse
de voir quelques tempêtes dans un verre deau par
rapport à dautres mondes. Je pourrais me contenter
de faire de la scénographie et des affiches, des images,
jai assez de demandes, mais jai besoin de retourner
à cet étrange dialogue intérieur quest
la bande dessinée.
Il nest pas faux de dire que le 9e art est devenu un
produit cher, de luxe
Seriez-vous prêt à
diminuer vos droits dauteurs pour baisser le prix de
vos BD ?
F. S. Cest un gros problème. Dabord,
je ne trouve pas que cest cher. Par rapport à
dautres livres, cest moins cher. Comparé
à un roman qui est vendu 15 euros ou même 20
euros souvent alors que ce nest que du texte sur du
papier buvard ou presque ! La bande dessinée demande
beaucoup de technicité, de la gravure couleur, du cartonnage,
il y a beaucoup dintervenants. Il faut le savoir, les
éditeurs vous le diront aisément, une BD en
dessous dun certain nombre de milliers dexemplaires,
8 000 ou 10 000, nest pas rentable. En dessous, les
éditeurs perdent de largent. Et si vraiment la
bande dessinée était si rentable, il y aurait
moins de difficultés chez certains éditeurs.
Pourtant le nombre de parutions mensuelles de bande dessinées
na jamais été si important
F. S. Je regrette cela. On est dans un affolement de
la production, cest dangereux. Il faudrait davantage
de sélection parce quil y a des dangers daffolement,
de nivellement. Je comprends aussi que, ayant moins de supports
quavant, de mensuels, il faut donc lancer plus de choses
en lair. Mais il y a aussi plus de dégâts,
et cest ça qui est douloureux. Je sais que bien
des auteurs, qui ont espéré et qui se voient
égarés dans cette production, souffrent. Ce
nest pas sans risque mais cest une évolution,
cest certain.
La Charente hors du Festival, vous y passeriez vos vacances
?
F. S. Oui, bien sûr. Vous êtes un pays
extraordinaire. Jai une maison dans le Sud, entre Nîmes
et Avignon, et cest une région magnifique. Vous
avez un pays magnifique et quelquefois, vous loubliez.
Cest un pays avec une grande diversité, je dirais
justement, de pays. Cest exceptionnel. Quand on voyage
et que lon revient, vous devez savoir ça mieux
que moi en France, on se dit que cest un pays extraordinaire.
Quel beau pays
F. S. Quel beau pays ! Quel beau pays et quelle belle
culture ; cest même plus quun pays.
Interview réalisée
par Julien Ausou
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