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L'année en un coup d'oeil
parole

Martin Veyron, Grand Prix du Festival d'Angoulême 2002, a reçu le magazine “Sortir“ dans son atelier parisien à deux pas du jardin du Luxembourg. Le café est chaud et l’hôte, souriant, se veut optimiste quant à l’avenir du 9e art…

Julien Ausou. Quel regard portez-vous sur la bande dessinée contemporaine ?
Martin Veyron. Il se trouve que cette année, en m’occupant des prix, j’ai pu avoir beaucoup plus d’informations que j’en ai généralement et j’ai vu, à côté de la grosse production qui est visible dans les vitrines et qui relève de la BD classique avec des aventures qui se mordent la queue et que l’on connaît par cœur, une bande dessinée que j’appelle de mes vœux : c’est une bande dessinée sur l’époque, sur les villes où vivent les auteurs, sur leur pays, sur des événements petits ou grands, peu importe, ce qui compte, c’est une vision personnelle et bien mise en scène ; peu importe le dessin du moment qu’il est efficace. Peu importe le dessin… s’il est honnête, pas besoin d’être virtuose, un type avec une sensibilité et une économie de moyen peut faire passer des choses fascinantes … Vous êtes donc optimiste… Je suis même vachement optimiste, c’est une bande dessinée que je ne connaissais pas ou très mal et là, j’ai pu voir que c’était très fort, qu’il y en a plus que l’on pense même si elle reste très minoritaire ; c’est une BD que je souhaite voir prendre du poil de la bête.
J. A. En réponse à l’interview que je devais faire sur vous, j’ai souvent entendu les termes de “BCBG, gauche bourgeoise…” comme si on avait plaqué sur vous et votre œuvre ce dont vous vous amusez au contraire. Bien sûr, ce n’est pas vous…
M. V. Les malentendus existent toujours. Ça ne fait pas si longtemps et aujourd’hui c’est un truc qui est en train de se cristalliser : je suis le dessinateur des bourgeois. Il y a même des gens qui disent que je suis le dessinateur de la jet 7. À aucun moment je n’ai traité des riches, mes histoires se passent rarement dans les palaces ou c’en est une caricature imaginaire. À aucun moment ce ne sont des histoires de snobs, au contraire. Il se trouve que je vis en ville comme beaucoup de gens aujourd’hui, pas seulement en France mais dans le monde, mes histoires sont donc forcément de bourgeois, quels qu’ils soient, petits, moyens ou grands. Moi j’appartiens à la classe moyenne… C’est plutôt une peinture de votre univers ambiant… Oui, mais pas ambiant, car un dessinateur de BD, il est dans son atelier, il ne voit pas grand monde. C’est une peinture des choses telles que je me les imagine. Je traite des mœurs, donc de choses assez générales qui évoluent très peu ; il y a donc un petit cadre de décors, de ville, mais à aucun moment on ne pourrait dire « c’est Paris », ça pourrait être Bordeaux, Bruxelles… alors c’est forcément un peu plus typique parce qu’il y a un langage spécifique… Bourgeois je ne le nie pas, mais gauche bourgeoise, non. C’est du domaine des étiquettes mais ça ne me dérange pas, je n’en tiens pas compte.
J. A. Vous êtes un auteur multiple : BD, dessin de presse, cinéma… La BD ne vous suffit pas ?
M. V. Je trouve très agréable de changer de médium, ça fait des vacances, ce ne sont pas les mêmes demandes, pas les mêmes temps. J’aime bien faire des choses pour la presse parce que je suis moi-même amateur de presse, et j’aime bien savoir ce qui se passe. Être dans la presse m’intéresse donc, ça m’amuse, c’est très rapide, et moi je suis venu à la bande dessinée assez tard, ce n’était pas la vocation que j’avais quand j’étais petit, je ne me disais pas « Je ferai de la bande dessinée » ; j’avais 27 ans quand je suis arrivé à la bande dessinée, on commence généralement plus tôt ; la bande dessinée c’est donc un médium dont je me sers de façon très froide, en gardant à l’esprit que c’est un médium formidable pour traiter des choses, des histoires ; ça ne coûte pas cher, c’est plus facilement publiable que de faire un film ou même un roman que personne ne va lire. Je m’en sers comme d’un médium très commode, j’aime beaucoup la BD, je trouve que c’est très agréable à lire, à faire. Quand on me demande quel est mon métier, je dis « dessinateur », ce que je suis avant tout.
J. A. Vous préférez travailler seul ; parce qu’aucun scénariste ou dessinateur ne vous convient ou parce que vous êtes suffisamment sûr de vous pour ne rien devoir à personne ?
M. V. Ça ne se pose pas tellement en ces termes. Si un bon scénariste m’avait proposé des choses… On ne vous propose pas… Non, et à qui je demanderais ? Les scénaristes que j’admire sont généralement auteur-dessinateur. J’ai fait des scénarios pour Rochette, pour Jean-François Lopez, mais on ne me demande pas plus. Ils n’ont pas envie ou n’y pensent pas, et puis il faudrait que ce soit une chose que je sois capable de faire, c’est-à-dire que mon type d’histoire rencontre l’univers d’un dessinateur. Ce sont des expériences que j’aimerais bien mener, mais je me vois mal à faire des scénarios au kilomètre comme des scénaristes le font. Je crois beaucoup aux hasards. Si j’avais été assailli de demandes à mes débuts, je serais peut-être devenu uniquement scénariste, mais ça ne s’est pas fait, donc je bricole seul ; mais j’aime beaucoup travailler avec les autres, je trouve ça très drôle de confronter des idées.
J. A. Vos histoires ont toujours pour décors la vie quotidienne et traitent de cette vie quotidienne ; parce que c’est la seule source d’intérêt ?
M. V. Moi je trouve que oui ; c’est la seule manière d’innover un peu. Par définition, on ne sait pas ce qui va se passer demain, ce sont des choses neuves, dans une continuité bien classique. J’aime bien cette universalité de l’action humaine dans des décors qui changent. Je ne vois pas très bien l’intérêt pour moi de faire une histoire qui se passerait au XVIe siècle à moins que j’aie des lumières tout à coup sur cette époque et que j’aie des choses très importantes à dire ; mais faire du costume pour du costume, autant faire ceux que j’ai sous les yeux. Vous comprenez l’intérêt porté actuellement au Seigneur des anneaux par exemple… Je comprends que les gens aient besoin de rêver mais le seul problème, c’est que ces trucs-là ne me font absolument rien. Quand je vois des œuvres de pure imagination, ça m’ennuie ; j’ai un petit peu aimé ça quand j’étais petit, mais quand on prend les anciens contes qui viennent d’ailleurs d’on ne sait où mais qui étaient toujours chargés en mythes, avec des résonances humaines très importantes, l’œuvre que j’y vois, c’est des créations de bestioles, de trucs auxquels je ne comprends rien, on ne sait jamais qui sont les bons, qui sont les méchants, et rajouter des écailles à des personnages, les foutre en vert, ça me fait chier. J’ai essayé de lire Tolkien dans le texte, mais j’ai passé l’âge ; il aurait fallu que je le lise à 18 ans, quand j’étais encore un peu moins cynique, un peu plus terre à terre. Je n’aime que la littérature prosaïque, qui parle des besoins des gens, de leurs envies, de leurs désirs ; ça m’intéresse parce que c’est l’humain qui m’intéresse, la conquête spatiale, je m’en fous, ou alors on revient au quotidien des cosmonautes, comment ils vivent ça ; mais ce serait recréer le quotidien dans un vaisseau spatial, amusant quoiqu’il faille une bonne histoire, plutôt que de dessiner des ordinateurs de bord, des trucs comme ça, des combinaisons et ainsi de suite.
J. A. L’humour est omniprésent dans vos œuvres ; que représente-t-il : une protection, un moyen de faire contre mauvaise fortune bon cœur ou est-il le résultat d’une simple volonté d’amuser ?
M. V. C’est faire contre mauvaise fortune bon cœur et essayer de se marrer un peu dans l’épreuve, c’est déjà une preuve de courage ; je ne dis pas que je sais le faire et quand les gens le font je trouve ça assez admirable. Et puis amuser surtout, c’est mon métier, je suis absolument pour le divertissement, je ne suis pas porteur de grands messages et je veux que les gens ayant lu un album de moi se soient amusés.
J. A. Vous avez avoué apprécier l’humour de Brétecher et Pétillon. Mais parmi les plus jeunes auteurs, y en a-t-il qui vous font rire ?
M. V. Oui, toute la bande de Sfar, Trondheim, mais je ne connais pas tout hélas ; ils ont une forme d’humour qui me plaît beaucoup. Il y en a d’autres que j’apprécie, qui sont plus dans une sorte de poésie, je pense à Mathieu Blanchin qui a fait Le Val des ânes chez Ego comme X ; je trouve ça admirable, ce n’est pas une bande dessinée drôle, pas une BD nostalgique sur l’enfance, c’est un petit récit formidable avec de la psychologie bien planquée sans grands discours. Je trouve ça très fort, très bien foutu. L’humour, j’adore ça, encore faut-il que ce soit drôle, mais il y a d’autres choses, plus graves. Marjane Satrapi avec Persepolis, on ne peut pas dire qu’elle fasse de l’humour mais c’est vif, avec de l’esprit, et j’aime aussi.
J. A. Vous avez un goût manifeste pour l’érotisme et les femmes très émancipées…
M. V. Ce besoin de représenter vient de la grotte de Chauvet ; à côté des bisons il y a une vue très explicite. Je crois que l’homme a toujours eu besoin de dessiner ce qui le fascine ; et puis j’appartiens à une génération qui a accompagné la libération sexuelle, ce sont des choses assez traumatisantes (rires) et plutôt heureuses ; je raconte ce que j’ai vu.
J. A. Les hommes semblent, eux, régulièrement victimes de leur vie…
M. V. C’est un effet comique, pour une bonne comédie, il ne faut pas que ça réussisse. Mais les femmes, elles ont toujours le beau rôle… ça, ça va changer, il faut surprendre un peu. Aujourd’hui, j’ai envie de trouver un beau personnage de salope, de vraie tueuse, de vraie égoïste, à côté d’autres femmes, pour montrer qu’évidemment, elles ne sont pas toutes comme ça, mais il y en a qui sont assez gratinées.
J. A. Le Grand Prix du Festival d’Angoulême vous récompense pour l’ensemble de votre œuvre mais tous les auteurs ayant une « œuvre » ne sont pour autant récompensés ; que pensez-vous avoir apporté d’original et de particulier au 9e art ?
M. V. Ça, il faut le demander à ceux qui m’ont élu, mais je pense que j’ai tout apporté (rires), c’est difficile de parler de ses qualités ; moi, je fais mon truc le mieux possible, de façon originale si je le peux. C’est aux lecteurs et aux pairs de dire si l’auteur mérite ou pas.
J. A. Au sujet du Festival, vous avez choisi de remplacer l’alph’art humour et meilleur album étranger par ceux du dessin et du dialogue ; pourquoi n’avoir pas gardé les deux ?
M. V. Si l’on garde l’humour, pourquoi ne pas créer le Prix policier, de science-fiction, d’héroïc fantasy… La BD est déjà un ghetto, c’est pas la peine de refaire des petits ghettos à l’intérieur, on n’en finit plus ; quant à l’album
« étranger », je ne vois pas pourquoi un étranger n’aurait pas le Prix du Meilleur album et il me semble bien de montrer aux gens ce qu’est la bande dessinée : du dessin, un scénario et du dialogue, et scénario et dialogue ne sont absolument pas la même chose ; on peut être un excellent scénariste et un très mauvais dialoguiste et réciproquement, ce ne sont pas les mêmes talents.
J. A. Bien que le festival fonctionne de plus en plus en termes de coût et de rentabilité, y êtes-vous encore à l’aise en tant qu’auteur et amateur de BD ?
M. V. J’avais pris mes distances avec la bande dessinée et donc avec le Festival pendant quelques années, je n’y suis pas allé pendant dix ans à peu près et n’y suis retourné que l’année dernière. Angoulême reste éternel mais j’ai été frappé par le luxe des stands par exemple. J’ai des souvenirs de trucs un peu merdeux, ça ne me dérangeait pas, et là j’ai trouvé un manifestation comme le Salon du Livre à Paris, avec de belles lettres bien collées sur des enseignes bien peintes, c’est plus agréable. Mais il n’y a pas de changements fondamentaux ou alors je ne suis pas un grand observateur des choses. Ce qui fait plaisir, c’est de se retrouver dans une ambiance un peu de fête, on retrouve des gens qu’on aime bien mais qu’on a peu le temps de voir, et sans flagorneries, Angoulême, c’est une ville que j’aime beaucoup, que je trouve vraiment ravissante et en plus, c’est le seul Festival auquel je vais volontiers, je ne vais pas aux autres.
J. A. Vous avez décidé de changer le mode de sélection des albums nominés, le jury n’aura plus à lire que de 25 à 35 albums au lieu de 300 auparavant ; le résultat semble être pour chaque prix une énumération d’éditeurs différents, des plus grands aux plus modestes ; en dépit des albums eux-mêmes ?
M. V. Je n’ai jamais regardé le nom de l’éditeur, ça n’a pas été du tout une opération à la Goncourt, on s’est rendu compte après que c’était bien distribué et tant mieux, ça veut dire que les éditeurs ont bien fait leur boulot ; c’est la qualité de l’album qui a bien sûr primé. Personnellement je n’aime pas tout mais je reconnais les qualités qui doivent figurer dans une liste de nominés ; pour le groupe Albin Michel, qui est mon éditeur, rien n’a été retenu ; des éditeurs indépendants ont posé des trucs et n’ont pas été retenus ; il n’y a eu aucune pression et je suis content que la bande dessinée ne passe pas par les magouilles qu’il y a en littérature générale. Quant aux 35 albums sélectionnés, j’ai pris un jury qui n’est pas de la bande dessinée et qui n’était donc pas forcément prêt à lire 300 BD. Moi je l’ai déjà fait, et c’est un sacré boulot, ça prend du temps. À présent, chaque album a la même chance et cela évite les « délits de couverture », le choix est dicté par l’honnêteté et la rigueur.
J. A. Une solution au problème des dédicaces ?
M. V. La dédicace est devenue un passage obligé ; si c’est trop, l’auteur doit dire à l’éditeur « Je ne suis pas une bête » ; c’est aux auteurs de se ménager leur Festival à eux en se débrouillant avec leur éditeur ; une demi-journée de dédicace me paraît déjà très suffisant. Et faire payer les dédicaces… C’est un peu malsain, je trouve que le pognon est déjà partout ; il n’y aurait plus de dédicace, le public ne marcherait jamais et ce n’est pas au public de payer ; lui, il est enchanté de ça, c’est un truc qui s’est institué. Moi, je ne suis pas tellement pour qu’on achète un album uniquement parce qu’il y a un dessin dessus ; en plus ça donne du boulot supplémentaire aux auteurs, mais c’est comme ça. Un moyen de rencontrer son public… C’est ce qu’on dit, mais de ma propre expérience, les rencontres sont rares, ça arrive mais c’est plutôt l’usine, les gens font la queue et on ne peut pas s’installer pour discuter. À moins d’affinité particulière, on peut retrouver les gens dans le bistrot à côté. C’est un moyen de contact avec le public, mais quel contact ?
J. A. « Sortir la BD de son ghetto culturel » est un de vos mots d’ordre ; expliquez-vous… Le 9e art n’est il pas autant victime de son image de « sous-littérature » que miné par un manque de confiance en soi ?
M. V. La plupart des gens considèrent la BD comme une « sous-culture » et quand on est considéré comme un auteur pratiquant une « sous-culture », on fait moins le malin que quand on est à l’Académie française. Quant aux médias, ils ne saluent que le chiffre de vente ; 600 000 exemplaires, et alors ? Cela tient aussi de leur attitude condescendante envers un genre qu’ils connaissent très mal, qui ne les intéresse pas. Ils disent « Oui, on est très ouverts… » ; c’est exactement l’attitude des Américains face aux Noirs qui faisaient du jazz dans les années 20 :
« Vous êtes amusants, on vous invite mais après, vous rentrez vite chez vous . »
J. A. Faites-vous partie de ceux qui voient dans la BD un art total, j’entends par là une BD esthétisante qui serait admirée avant d’être lue ? Vous qui travaillez l’aquarelle, n’êtes-vous pas tenté de réaliser un album essentiellement illustratif ?
M. V. Non, parce que ça nuit au récit, ça prend un temps fou, moi je ne suis pas virtuose et je n’entends pas faire ça. Le dessin doit être efficace et au service du récit. L’esthétique, c’est une question de goût. Moi j’ai vu des BD esthétiques que je trouve personnellement à chier, vulgaires et c’est pas le but. Dans un autre genre, une BD esthétique sera parfaitement réussie car c’est un putain de beau dessin. J’aime beaucoup le dessin, mais le récit passe avant tout, il tient l’album. Dans une BD, on regarde tout en même temps, simultanément texte et dessin. Et quand je referme l’album, je dois être content. Par exemple avec Isaac le Pirate (Blain), j’ai passé un moment merveilleux alors que j’aborde ce genre de récit en me disant « Encore une histoire de pirates » et là, il renouvelle le genre, c’est formidable. J’ai refermé cet album, j’étais transporté, content et c’est vachement beau, parfaitement réussi.
J. A. La Charente hors du Festival, vous y passeriez vos vacances ?
M. V. Avec plaisir, c’est typiquement le genre d’endroit où il y a de beaux arbres, et Angoulême est une ville ravissante… j’ai toujours aimé l’esprit provincial, les choses semblent bien plus cool qu’à Paris …

Interview réalisée par Julien Ausou