|
La parole de... Les
Yeux Noirs
Depuis leur nomination en 98 aux Victoires de la Musique,
les Yeux Noirs enchaînent les dates et les succès.
Fait rare pour un groupe français : les Américains
en raffolent. Tirant leur nom d'une chanson emblématique
du lamento de l'Est rendu célèbre par Django
Reinhardt, ils déploient une musique où se mêlent
harmonieusement jazz et musique tsigane. Les airs entraînants
succèdent aux complaintes entrecoupées de solos
enflammés. Mêlant leurs instruments et leurs
voix, ils se livrent à de véritables duels musicaux,
rivalisant de virtuosité et de brio.
Rencontre téléphonique avec Eric Slabiak, un
des deux frères fondateurs du groupe.
Sortir. Ton frère Olivier et toi avez
une sérieuse formation de violonistes classiques. Ce
nest pas un handicap pour interpréter de la musique
tsigane ?
Éric Slabiak. Nous sommes obligés de
« salir » notre jeu, au sens propre du terme.
La technique de la musique classique impose une perfection,
une propreté et une précision dans lattaque
et dans le son qui ne fait pas du tout bon ménage avec
la musique traditionnelle en général et encore
moins avec la musique tsigane et la musique dEurope
Centrale par déclinaison. Il nous a fallu désapprendre
ce que nous avions mis quinze ans à apprendre, cest-à-dire
la pureté du son et jouer la partition. Ce nest
pas ce que lon recherche dans la musique tsigane, dautant
plus quil ny a pas de partition dans celle-ci
; les mélodies populaires se transmettent oralement.
Il ny a pas décriture dans la musique tsigane.
Est-ce pour cette raison quun musicien comme Django
Reinhardt a pu simposer et être reconnu dans le
milieu du jazz qui est, par essence, un monde dimprovisation
?
E.S. Django Reinhardt a pu simposer tout simplement
parce quil était un musicien de génie
et quil avait un talent formidable pour limprovisation
spontanée. De plus Django na pas été
reconnu tout de suite, il a tout dabord été
considéré comme quelquun de très
démonstratif qui se gargarisait de sa technique. On
a découvert beaucoup plus tardivement que cétait
un génie du phrasé. Mais cest surtout
le guitariste qui a réussi à imposer la guitare
comme un instrument de soliste ; avant lui, la guitare servait
surtout à laccompagnement. Sa musique faisait
appel à la liberté et à la folie des
Tsiganes, mais cétait du jazz avant tout, avec
beaucoup de thèmes américains. Bien sûr
il y avait ses compositions, les thèmes comme Les Yeux
Noirs et quelques mélodies populaires de lEst
quil a adaptées. Mais lessentiel de son
uvre, ce sont ses compositions et des thèmes
américains dont ceux de Gershwin. Dans la musique tsigane,
on parle plus dinterprétation libre que dimprovisation.
Nous nutilisons pratiquement pas limprovisation.
Nos morceaux sont très cadrés et comme nous
sommes huit musiciens sur scène, si chacun se lâchait,
ça ferait une joyeuse cacophonie. Ce qui nous préoccupe,
cest de rechercher lémotion et lénergie
dans nos arrangements. Ce sont vraiment deux mots auxquels
on sattache depuis que le groupe existe, cest-à-dire
maintenant bientôt dix ans. Au début, nous navions
pas vraiment les moyens techniques. Nous nutilisions
pas du tout lélectricité, nous jouions
entièrement acoustique et nos instruments ne nous permettaient
pas de dégager la puissance de son que lon peut
offrir aujourdhui.
Vous dites que vous vous sentez attirés et influencés
par Björk, Divine Comedy ou Jay Jay Johanson. Est-ce
à dire quil y aura plus de samples ou des sons
plus électro sur le prochain disque ou la prochaine
tournée ?
E.S. Cest fort probable, mais je pense que le
Live qui vient de sortir marque un peu le résultat
de dix ans de recherche. On nous a toujours fait remarquer
que nous étions de la génération du rock
et du rap et que, malgré cela, nous étions attachés
à la musique tsigane. Pour nous la musique tsigane
est autant daujourdhui que les musiques actuelles
et nous le prouvons depuis dix ans. Nous lavons prouvé
au public qui vient nous voir aujourdhui en concert
et aux programmateurs qui nous ont invités plusieurs
fois aux États-Unis dans des festivals où il
ny avait que du reggae ou de la world music avec des
groupes africains... des gens qui utilisent beaucoup les samples.
Nous sommes à notre place dans la world music, cest-à-dire
le métissage des cultures, le métissage des
sons, le mélange de la tradition et des sons contemporains.
Nous sommes de plus en plus mêlés à ce
genre de programmation et pour nous, cétait le
but à atteindre : un large public. Un public curieux,
capable de venir aussi bien à un de nos concerts que
dassister à un concert de jazz ou de musique
classique.
Votre concert à Angoulême sinscrit dans
une manifestation qui sappelle les Journées Tsiganes.
Vous êtes concernés par les problèmes
que rencontrent les manouches ou les gens du voyage en France
?
E.S. Nous sommes concernés par la musique que
lon joue, par les deux Tsiganes du groupe et par la
culture et la personnalité des Tsiganes, même
si elle est très particulière. Leur mode de
vie me fascine donc leurs problèmes me concernent évidemment
mais par contre, je ne suis pas un militant de la cause tsigane
et je nai pas de message à délivrer. Nous
utilisons leur musique pour faire connaître leur histoire.
Nous pourrions évidemment aller à la rencontre
des Tsiganes et écouter leurs problèmes, mais
à quoi bon si nous navons pas la compétence
pour les résoudre. Leurs problèmes sont liés
à des facteurs politiques ou sociaux, et il est évident
que nous ne pouvons rien faire puisque nous navons aucune
connexion avec les gens de pouvoir. Il arrive que des Tsiganes
viennent nous voir à la fin des concerts, mais ils
viennent nous voir en tant que musiciens
et quand ils
viennent nous voir, on se régale ; on est dans un univers
et une ambiance qui nous collent tout à fait.
Sur votre dernier album, Live, le répertoire
est assez varié, on trouve des morceaux comme LAlouette
ou une adaptation de Bourvil... cest le répertoire
des cabarets russes ?
E.S. Non, cest un univers que lon a créé.
La reprise de Bourvil, cest un clin dil
à la chanson française que lon aime beaucoup.
Cest Boris Bergman qui a adapté cette chanson
pour nous en yiddish. Nous le connaissons depuis quelques
années et nous voulions depuis un bon moment quil
nous fasse une adaptation surprenante dune chanson française
en yiddish. Nous ne voulions pas en faire un arrangement à
la façon tsigane et la chanter en français.
Nous cherchions un dosage qui permette aux gens de savoir
quil sagissait dune chanson française,
donc on a pris une chanson qui évoque pour beaucoup
un succès des années 60 et nous sommes allés
à lencontre de larrangement qui existait
à lépoque, cest-à-dire plutôt
dans le style sud-américain. Nous avons essayé
déviter de tomber dans le cliché ou le
plagiat en dépouillant et en simplifiant le plus possible
cette chanson pour en faire sortir la mélodie et lémotion.
Et LAlouette ? Cest pas du répertoire
de cabaret russe ?
E.S. Cest un énorme clin dil
à ce répertoire, sauf quon en a fait une
version un peu trash... dans la mesure où lon
peut faire du hard rock avec des violons et un cymbalum. Mais
cest un morceau qui dégage énormément
de force et dénergie et on se régale à
le jouer à la fin du concert.
La musique de lEst ne se porte pas trop mal en ce moment
: Bratch, les Frères Nardan... vous et bien dautres...
E.S. Cest leffet world music qui amène
progressivement toutes les musiques du monde sur le devant
des scènes. Ça commencé dans les
années 80 avec la musique africaine... Il y a des musiques
qui ont plus de facilité à rentrer dans le formatage
radio... On a beau dire, mais si on ne passe pas à
la radio, on ne joue que dans de petites salles de concert
à moitié vides... Les musiques africaines, le
raï ou la musique gitane du Sud sont des musiques que
lon a moins de mal à arranger avec une rythmique
contemporaine et dansante, il y a quasiment le même
tempo et le même rythme du début du morceau à
la fin. Si nous commencions à mettre sur notre musique
des rythmiques passe-partout, elle se dénaturerait
complètement et le public aurait du mal à la
reconnaître comme une musique tsigane. De plus, la particularité
des musiques, tsiganes ou non, dEurope Centrale, cest
quil y a des variations rythmiques sans arrêt
et quil y a quasiment une harmonie par note, cest
très difficile de faire rentrer des mélodies
dans la tête avec une harmonie par note. La démarche
qui sest effectuée à travers la world
music a en fait beaucoup servi notre style de musique, qui
aurait complètement disparu si lon écoutait
les puristes qui nous disent : « La musique tsigane,
ça se joue avec un cymbalum, un violon et ça
ne doit pas bouger, sinon on la détruit. »
Un nouvel album est-il en cours ?
E.S. Angoulême est le dernier concert de notre
tournée puis on attaque le prochain album. Nous testons
déjà quelques nouveaux morceaux sur scène...
pour Angoulême, ils seront rodés !
|